Extraits de "L'enseignement de l'ophtalmologie à Louvain" par M. Appelmans, mars 1978.

Anthonius-Gerard Van Onsenoort
(1782-1841)


Né à Utrecht le 27 octobre 1782, Anthonius-Gerard Van Onsenoort passa son enfance dans un orphelinat calviniste. L'orphelin choisit d'abord le métier de menuisier. Il devint ensuite apprenti de J. A. Van de Water, chirurgien en sa ville natale. En 1804, il fut nommé sous-assistant à l'hôpital militaire de la Haye. Il effectua un séjour à l'hôpital militaire d'Anvers et fréquenta une école de chirurgie d'Amsterdam. En mai 1805, Van Onsenoort fut promu aide-major et chirurgien de première classe. Louis Bonaparte, devenu roi de Hollande en 1806, lui confèra le brevet de chirurgien principal et le titre de "lijfarts" de Grasveld et Daendels, gouverneurs des rizières hollandaises aux Indes-Orientales. Rappelons ici que Java et Sumatra étaient colonies hollandaises, tandis que les Philippines étaient espagnoles et que les Portugais occupaient les bases maritimes de Goa et Macao. La bataille de Trafalgar a détruit la flotte franco-espagnole en 1805.

Vers 1806, Van Onsenort s'embarque sur un quatre-mâts américain jaugeant quelques centaines de tonneaux, destiné à l'Extrême-Orient, après escale à New York, la nouvelle Amsterdam des pionniers. Faisant voile par la route de Magellan vers Batavia (l'actuelle Djakarta), capitale de l'île de Java, le bâtiment fut capturé par les Anglais. La lutte était féroce à propos du commerce du thé et des épices, de la soie et des porcelaines, au profit de la Compagnie des Indes. Rentré de captivité, mais travaillé par le "mal de voyages", le lijfarts rembarque le 5 mars 1808 sur la frégate de guerre "Gelderland ", à destination de la côte de Guinée, d'où il devait gagner Batavia.

Le 24 mars, une avarie força la "Gueldre" à faire relâche en Norvège. Le 4 mai, le navire radoubé reprenait la mer, mais était bientôt intercepté par la frégate anglaise "The Virginia". Tout dépendait du vent et des détrousseurs! Conduits à Plymouth, Van Onsenoort et les matelots hollandais sont internés à Moretoa Heamstead, Devonshire.

En février 1809, Van Onsenoort est libéré, rentre aux Pays-Bas, est réincorporé dans l'armée et participe à la défense de l'île de Walcheren où la malaria décimait le corps expéditionnaire anglais débarqué dans le Bas-Escaut. Van Onsenoort est ensuite enrôlé dans les armées de l'Empire et commissionné, en février 1811, au grade de chirurgien-major de l'armée française d'occupation au Portugal. Il participa ultérieurement à la guerre d'indépendance des Espagnols. L'armée d'occupation du maréchal Mermont fut chassée d'Espagne. Le 16 mai 1814, Van Onsenoort rallia le camp allié. On sait qu'à cette époque les frontières et les nationalités étaient encore imprécises : les baroudeurs accordaient leurs services alternativement à l'Espagne, à la France, au Portugal, aux Provinces-Unies. La mobilité universitaire était grande pour les maîtres et les étudiants.

Le flambeau de la science s'était éteint à Louvain depuis les décrets de la Convention en 1795. De son côté, la situation économique et sociale s'était dégradée progressivement. Les étudiants et la plupart des professeurs avaient réintégré leur terroir natal.

La chronique locale a retenu les noms de Bonaparte, le Corse aux yeux bleus, et de Joséphine, la Martiniquaise. En effet, le 30 juillet 1803, le Premier Consul fit visite à Louvain. Des centaines de vétérans et d'éclopés de la Grande Armée étaient hébergés aux vieux collèges du Pape, de Bay, du Faucon et du Roy, qui constituaient en quelque sorte des succursales de l'Hôtel Royal des Invalides de Paris. Ils reçurent l'ordre de quitter Louvain pour Arras en janvier 1814. Napoléon avait rendu obligatoire la vaccination jennérienne; mais l'ophtalmie militaire (trachome), attribuée à la campagne d'Egypte, était l'opprobre de l'ophtalmologie.

En 1815, lors de la sanglante bataille de Waterloo, de nombreux blessés affluèrent à Louvain du 18 juin au 6 octobre. Van Onsenoort, médecin au 1er régiment de ligne, y côtoya le baron Larrey, chirurgien des armées françaises, qui refusait d'abandonner ses grognards, et K. F. von Graefe, professeur de chirurgie à Berlin, attaché au service de santé des régiments prussiens. Son dévouement lui valut la Croix de Chevalier de l'ordre de l'Aigle Rouge.

Agé de 33 ans, Van Onsenoort souhaitait mettre fin à sa carrière aventureuse. Les fatigues, les bivouacs, les changements de climat avaient miné sa santé au cours des campagnes militaires. La nostalgie du pays, la pacification de l'Europe, contribuent à lui faire envisager un nouveau projet.

Le 20 mars 1817, Guillaume Ier décrète la création de deux hôpitaux d'instruction, l'un à Leyde, l'autre à Louvain le premier dans le nord protestant, le second dans le sud catholique. Le glorieux passé des deux universités s'accordait avec la distribution géographique. En 1818, par la grâce de Guillaume, Roi des Pays-Bas, Prince d'Orange-Nassau, Grand-Duc de Luxembourg, Anthonius-Gerard Van Onsenoort fut choisi pour diriger ce second établissement et y enseigner la chirurgie théorique et pratique. Le cours d'ophtalmologie pour les élèves de l'université de l'Etat lui fut également confié. C'est le "fait du Prince".

Le glorieux passé universitaire de Louvain fascinait Van Onsenoort à travers des monuments irrécusables, tels les Halles, les collèges et les pédagogies. Mais les péripéties récentes avaient été sombres. Le Collège du Pape Adrien VI avait abrité successivement les séminaristes du Collège théologique sous Joseph Il, les Vétérans des campagnes de Napoléon I , puis le Collège philosophique dont le blason héraldique surmonté du W remplace les deux clefs de Saint-Pierre l'anti-papiste Guillaume Ier voulait substituer "les lumières" à l'obscurantisme clérical.

Au sujet des titres du candidat, Fallot a écrit une phrase sibylline: "Van Onsenoort prit dans la même année le grade de docteur en médecine et en chirurgie ". En fait, sa formation paraissait plutôt artisanale. Il n'est pas établi que Van Onsenoort était détenteur d'un diplôme universitaire de docteur en médecine ou en chirurgie, alors que Baud et Jacmart possédaient le doctorat français; ils avaient servi dans les armées de Napoléon pendant que Van Onsenoort faisait campagne en Espagne et au Portugal, au service de Louis Bonaparte. Eduqué dans une école d'application militaire, il semble avoir acquis ses connaissances chez des maîtres espagnols; n'oublions pas que la tradition chirurgicale hispano-arabe s'était perpétuée dans la péninsule. 
Lors de sa nomination royale à Louvain, le bagage scientifique de Van Onsenoort comprend tout de même, semble-t-il, une thèse, "spécimen inaugurale", non imprimée: "De cataracta ". Elle sera traduite en 1818, sous le titre : "Verhandelingen over grauwe staar met betrekking tot verschillende kunstbewerkingen".

En 1818, Van Onsenoort installe le service d'ophtalmologie dans les vastes salles de la Pédagogie du Faucon, transformée en Grand-Hôpital de la Reine, qui comprend 4 salles de 24 lits. L'ophtalmologie ainsi innovée rue de Tirlemont (op de Carlischen) ne fut donc pas intégrée à la médecine générale, enseignée dans le vieil Hôpital Saint-Pierre, rue de Bruxelles. Celui-ci ne comptait d'ailleurs que 36 lits, plus un quartier royal pour les malades privés. Un motif sanitaire justifiait la ségrégation. La contagiosité de l'ophtalmie militaire faisait l'objet d'âpres controverses, les "contagionnistes" s'opposant vivement aux "non-contagionnistes". La discipline est plus rigoureuse dans un hôpital militaire que dans un département civil, et Van Onsenoort optait pour la contagiosité.

En 1820, Van Onsenoort fut le promoteur de deux ou trois thèses d'étudiants : "De iridite" de Mastraeten, Lov., 1820, in-4 ; "De amaurosi" de Noirsain, Lov., 1820, in-4 et "De ophtalmia" de H.D. Trumper ; Lov., 1819 in-4. Au sujet de sa carrière "professorale", il subsiste des points d'interrogation. Fut-il professeur ordinaire ou suppléant à la Faculté de médecine sous le rectorat d'Harbaur ? La matière était-elle facultative ou obligatoire ? Quel fut l'horaire et l'intitulé des leçons d'oculistique à la Pédagogie du Faucon ? Autant de questions que nous devons laisser sans réponse.

Traditionnellement, les professeurs se partagent la matière médicale à enseigner. Or, en 1822, l'ophtalmologie n'est pas au programme des cours, alors que Van Onsenoort, spécialisé en chirurgie oculaire, aimait enseigner et communiquer son expérience. L'accès à la bibliothèque de l'Alma Mater lui est interdit, alors qu'il adore la lecture depuis son jeune âge. Bientôt le maître d'Utrecht fut balancé de son podium et trébucha sur le seuil de la faculté.

Van Onsenoort avait-il été mal accueilli à Louvain ? "Allergie" professionnelle ou intolérance politique ? La connivence des deux, semble-t-il.

Le départ de Van Onsenoort en 1822 fut un symptôme prémonitoire des conflits politiques en gestation, qui aboutiront, en 1830, à la désagrégation du Royaume d'Orange-Nassau et à l'indépendance de la Belgique. La chaire restera vacante pendant 14 ans, vacance qui fut préjudiciable aux malades et aux étudiants. L'enseignement n'a repris qu'en 1836 par Frédéric Hairion.

Retenons à l'actif de Van Onsenort, la fondation d'une chaire de clinique ophtalmologique médico-chirurgicale, ainsi que sa dissertation inaugurale, qui a gardé sa place dans les analectes de l'histoire imprimée de l'ophtalmologie. En disant adieu au Grand-Hôpital de la Reine, Van Onsenoort garde confiance en lui-même et ne s'abandonne pas au désespoir. Il emporte sa plume, son écritoire et le manuscrit de sa dissertation inaugurale.

En 1822, Van Onsenoort fut l'objet d'une promotion militaire: Guillaume Ier le nomma à la tête de l'Ecole militaire d'application à Utrecht, née de la fusion des hôpitaux de Leyde et de Louvain. Cette fois, la dissertation inaugurale fut prononcée en néerlandais: "Bijdragen tot de geschiedenis der vorming van een kunstigen oogappel". Elle fut publiée en 1829, chez Van de Monde à Utrecht.

Van Onsenoort attacha aussi son nom à la fondation du "Nederlandsch Lancet". Le titre évoque "The Lancet" édité dès 1815, à Londres, par Mackensie, Lawrence et Wardrop. En 1831, F. A. von Ammon, à Dresden, fonda la "Zeitschrift für die Ophtalmologie". En 1832, Van Onsenoort lança le périodique médical homonyme en langue néerlandaise. Il en assuma la direction et fut le rédacteur en chef pendant une dizaine d'années. Ce fut Donders, né à Tilburg, formé également dans une école militaire d'application, qui prit la succession de Van Onsenoort.

La fin de sa carrière militaire de Van Onsenoort fut précipitée par une décision des autorités néerlandaises. Il fut muté d'Utrecht à Nijmegem par une dépêche d'Etat. Il sollicita l'autorisation de résider provisoirement en sa ville natale. Quand il reçut l'ordre militaire de rejoindre sans tarder son nouveau poste, il démissionna "sur un coup de tête ". Il y a des lettres susceptibles de briser une carrière. Etait-ce la disgrâce royale ?

Désormais Van Onsenoort apparaît comme un homme seul, confronté avec des problèmes de santé. En 1841, Willem Il, qui a succédé à son père sur le trône de Hollande, octroya une pension à Van Onsenoort pour "bons et loyaux services", mais elle arriva quelques mois avant la mort du chirurgien. Une pierre tombale sans date, sans nom, sans indication de grade ou de titre, porte cette épitaphe laconique "Era medico y un cirujano-oculista"