Numéro 14 

Les malades imaginés.
Le vibrion envahit la garrigue et la lagune.

Retour au sommaire

Eté 1830. Il n'y avait pas eu d'hiver. De Marseille à Sisteron et de Tarascon à Draguignan, la chaleur est écrasante : il n'y a pas de vent, l'air est visqueux, les égouts fument. Un jeune hussard piémontais exilé en France traverse la Provence infestée par le choléra. Le roman de Jean Giono (1) tient de l'odyssée et du road movie. Angelo parcourt le pays à cheval ou à pied, fait diverses rencontres et vit de multiples aventures. Il tente de soigner des malades, ramasse et charrie les cadavres, séjourne en quarantaine, se réfugie sur les toits de Manosque, s'y promène et explore les maisons abandonnées ou peuplées de cadavres.

Giono décrit "le grand rire blanc et pourpre des colériques, les jets de dysenterie sur les murs et les tapisseries, les yeux des cadavres becquetés par les corbeaux, les pillages, la folie collective, les beuveries, les orgies …

Le faciès d'un malade déshydraté est dépeint avec réalisme : "L'œil est enfoncé dans l'orbite et comme atrophié, entouré d'un cercle livide et à moitié couvert de la paupière supérieure … Les joues sont décharnées, la bouche à moitié ouverte, les lèvres collées sur les dents … La peau dépourvue d'élasticité se laisse plisser lorsqu'on la pince et garde l'empreinte qu'on lui donne."

Une autopsie est décrite comme dans un traité d'anatomie pathologique : "L'intestin, bourré d'une matière que l'on peut comparer à du petit lait ou à l'eau de riz est coloré de rose hortensia : les glandes isolées de la grosseur d'un grain de millet font saillie."

Les provençaux affolés accusent des empoisonneurs de l'eau des fontaines, le gouvernement, la comète, les melons et tomates très abondants cette année là …

Les remèdes sont farfelus : vésicatoire avec de la poudre de pistolet, frictions à l'eau de vie, camphre en sachets pendus au cou, herbes rares cueillies dans des endroits inaccessibles. Un curé guérisseur écrit des noms sur des images pieuses.

Les morts sont couverts de chaux vive ou brûlés à l'entrée des villages, lorsque la chaux vient à manquer.

Malgré les cadavres, les gémissements, la puanteur, le roulement des chariots, le grésillement de bûchers, la nature reste belle et comme impassible. Les animaux épargnés deviennent audacieux et agressifs : les chiens, les oiseaux, les mouches et même les papillons qui pullulent.

Le choléra, c'est la guerre qui n'épargne personne et que fuit le déserteur piémontais. Giono exagère, à dessein sans doute, la rapidité d'évolution de la maladie, la contagiosité et la mortalité : en réalité l'épidémie de 1832 n'aurait tué que 5 % de la population.

Près d'un siècle plus tard, un célèbre écrivain allemand, Gustave Aschenbach, débarque au Grand Hôtel des Bains au Lido de Venise, cet hôtel même où Thomas Mann a séjourné en mai 1911 (2), dans une ambiance déprimante : il était épuisé "de la tête à l'estomac", Gustave Mahler venait de mourir à Venise, sa sœur Carla s'était suicidée l'année précédente, sa femme allait séjourner en sanatorium, le cataclysme d'août 1914 se préparait.

A Venise, le vent souffle de la terre, la chaleur est lourde et répugnante, la lagune dégage une odeur fétide, les canaux sont malodorants.

Dans cette nouvelle, autobiographique, Thomas Mann laisse transparaître une homosexualité larvée. Comme lui, peut-être influencé par le charme décadent et maléfique de Venise, son héros s'éprend d'un amour platonique pour un jeune éphèbe polonais qui séjourne à l'hôtel.

L'écrivain vieillissant et amoureux reste indifférent à l'épidémie de choléra qui s'installe et que Thomas Mann va décrire en filigrane. Les signes de la catastrophe se précisent toutefois : une odeur d'iodoforme se mêle aux miasmes apportés par le sirocco. Des affiches mettent la population en garde sans mentionner le nom de la maladie pour ne pas mettre les touristes en fuite : "En raison d'affections du système gastrique, il est demandé d'éviter de consommer des huîtres ou des moules et de se méfier de l'eau des canaux."

Et pourtant le vibrion du choléra a été mis en évidence dans le cadavre d'un batelier et d'une marchande des quatre saisons. Il est de plus en plus difficile de cacher le va et vient macabre des barques vers San Michele, l'île du cimetière. La démoralisation gagne les bas-fonds de la société "propageant la criminalité et les vices". L'écrivain suit l'objet de son étonnante passion dans le labyrinthe des ruelles où s'accumulent les détritus. Il se sent fatigué, fiévreux, angoissé, en proie à des cauchemars. Il se laisse envahir par l'ambiance morbide qui sera si bien restituée dans le film de Luchino Visconti (3). Dans sa folie amoureuse, Aschenbach se fait teindre les cheveux, rafraîchir le visage par un maquillage, se couvre de crèmes et d'eau de Jouvence.

Atteint par la forme sèche du choléra, foudroyante et sans diarrhée, il meurt brutalement sur la plage alors qu'il suivait du regard le jeune polonais …

Le choléra, endémique aux Indes depuis l'Antiquité, n'a été identifié en Europe Occidentale qu'au début du XIXème siècle au cours d'une succession d'épidémies sévères, notamment à Paris.

"Beau temps implacable, inhumain : la chaleur vous ôte l'appétit et le sommeil. Je crois que, sous forme de microbes ou non, le choléra vient visiter l'Europe tous les ans. Les années de choléra, j'ai été frappé par un certain bleu violacé qu'il me semble retrouver dans le ciel cette année." (4)

Les épidémies de dysenterie jadis appelées Trousse Galand étaient peut-être le choléra : la description par Ambroise Paré (5) d'une épidémie de dysenterie en Auvergne en 1546 est très évocatrice : "Cette maladie frappait riches ou pauvres, robustes ou débiles. Les symptômes : fièvre, douleur de tête, pesanteur du corps, grand délire. Les malades doivent être attachés. La mort survient en 2 à 3 jours. Ceux qui en réchappent perdent leurs cheveux."

C'est Robert Koch qui a découvert le vibrion du choléra lors de missions en Egypte, à Marseille et aux Indes : il parvint à reproduire la maladie chez l'animal en neutralisant l'acidité gastrique.

Une petite croisière sur Internet nous apprend que les 40 molons de la Société Royale Moncrabeau de Namur ont été récompensé par Léopold 1er pour leur conduite héroïque lors de l'épidémie de Namur en 1849 et qu'en 1854, Bernadette Soubirous a été frappée du choléra à Lourdes.

De nos jours, l'on sait que les vibrions ont pour cible les cellules de l'épithélium intestinal, y adhèrent, s'y multiplient et stimulent la sécrétion d'électrolytes : le patient peut perdre 15 à 20 litres par jour.

La prévention consiste à purifier l'eau, à empêcher toute contamination des égouts et à éliminer les mouches. Le vaccin est peu efficace. L'antibiothérapie permet surtout d'éliminer les porteurs de germe.

Selon l'OMS, il y a eu deux pandémies en 1961 et 1996 qui ont touché une cinquantaine de pays en Asie, Afrique noire et Amérique latine. Très récemment, des épidémies ont été signalées dans une prison d'Abidjan, dues à l'eau d'arrosage, dans un camp militaire à Kisangani, lors d'inondations, et au Venezuela, où les poissons du lac Maracaibo ont été incriminés.

L'AMA-teur.

 (1) Jean Giono. Le hussard sur le toit (1951).
(2) Thomas Mann. La mort à Venise (1912).
(3) Luchino Visconti. Mort à Venise (1971)
(4) Edmond de Goncourt. Journal (juillet 1884)
(5) Ambroise Paré. Œuvres.