Numéro 51 :

Les internes des hôpitaux de Paris

René Krémer

 

J’ai connu pas mal d’internes des hôpitaux durant mes années de formation à Paris en 1954 et 1955, à Boucicaut dans le service de cardiologie de Jean Lenègre.

Un moment de gloire était le tour de salle du patron dans les immenses salles de plus de 30 lits.  La fameuse capote bleue, négligemment jetée sur les épaules, ils se tenaient très près du patron, lui faisant parfois des commentaires à l’oreille.  Ils avaient la parole facile et la riposte rapide si un externe ou un « touriste » osait faire une remarque.

Ils étaient pleins de respect pour  l’infirmière chef qui, à Boucicaut, à l’époque, était une religieuse à large cornette et franc parler.  J’ai le souvenir d’un jeune externe, qui, parlant d’une malade, disait dédaigneusement : "C’est une putain" et la religieuse de lui répondre : "Mon cher, n’est pas putain qui veut."

Leur titre d’interne des hôpitaux, tant convoité, ils le proclameront plus tard à chaque occasion, et le feront figurer sur les plaques de cuivre de leur cabinet et sur leur papier à lettre.

L’image de l’interne paillard, grande gueule, prétentieux existait certes, mais était loin d’être une généralité.  Beaucoup d’entre eux étaient aimables, très compétents, prêts à instruire le jeune assistant étranger, à une époque où les « histoires belges » n’étaient pas encore à la mode et où les victimes des plaisanteries étaient les corses, parfois les auvergnats, mais pas à Boucicaut, car Lenègre était auvergnat et fier de l’être.

Les internes avaient pour la plupart un esprit carabin et gaulois, mais leurs « excès » étaient le plus souvent virtuels et leurs exploits exagérés.  Il y avait, certes les fresques des salles de garde souvent « hard », mais toujours avec un brin d’humour.  A Boucicaut, par exemple, les exploits du cordonnier Pamphile s’étalaient sur les murs du réfectoire.  Mais on n’y prêtait plus attention.

Le bal de l’internat était un grand jour ou plutôt une longue nuit.  C’était assez spécial.  Mais cela ne dépassait pas les limites.  Après le punch en salle de garde, nous étions conduits en bus au bas des Champs Elysées.  En remontant vers l’Etoile, nous taquinions les touristes attablés aux terrasses, sous l’œil plutôt compréhensif des agents de police. 
A l’entrée de la salle Wagram, lieu de la fête, nous passions entre deux rangées de « gardes noirs ».  C’étaient les externes en tablier blanc, barbouillés de cirage, armés d’un fémur, qui contrôlaient les entrées et assuraient l’ordre pendant la soirée.
On pouvait se servir de vin au tonneau.  La soirée commençait par des tableaux vivants et des chansons reprises en chœur par la salle où l’ambiance devenait de plus en plus festive.
Puis c’était le bal jusqu’aux petites heures.  Les bus reconduisait ensuite les plus valides en salle de garde pour la soupe à l’oignon.

On trouve sur Internet des sites consacrés à l’internat des hôpitaux et notamment « Une histoire anecdotique et chronologique de l’Internat des Hôpitaux de Paris » (1)
J’y ai glané quelques données que j’ignorais totalement quand j’étais à Paris.

L’internat du service de santé des hôpitaux de Paris fut créé le 4 ventose an X  ( 23 février 1802).Le premier concours eu lieu le 26 fructidor de la même année (13 septembre 1802)
 24 internes ont été nommés.

Dès les premières années, la conduite de ces pensionnaires de l’hôpital préoccupe les autorités. En 1807 le vice-président du conseil général des hospices prêche la morale aux jeunes internes : « De quel travail est-on capable quand on est distrait par les plaisirs ? »  et d’en remettre une couche :  « Qui peut refuser son estime à un jeune homme qui a le courage de résister aux conseils de sa volupté ? » Le ton est donné. Il y aura toujours, parmi les internes, des chahuteurs, voire des casseurs, mais également une ambiance gauloise, pas toujours du meilleur goût  que les autorités s’efforceront de modérer et devront parfois réprimer. 

En 1811, un corps de médecins surveillants est créé qui aura notamment pour mission la « police de la salle de garde ».  Il sera dissout quelques années plus tard.  Quelques anecdotes sont savoureuses.  En 1819, les internes de Beaujon fournissent à Géricault dont l’atelier est tout proche, des cadavres dont il s’inspirera pour peindre le «  Radeau de la Méduse » 

Un peu plus tard, Monod est privé de son salaire par Dupuytren pour avoir refusé de lui communiquer en premier le résultat des autopsies :  habitude qui permettait au maître de briller devant les étrangers par des prédictions toujours exactes.

C’est en 1825, qu’un premier chahut est signalé en salle de garde. Il est dû au refus des internes de l’Hôtel Dieu de se charger des déclarations de naissance.  En 1839, un premier interne meurt d’une piqûre accidentelle par un fragment d’os.

Lors de la révolution de 1848 qui mit fin à la Monarchie de juillet, la Pitié est le siège de combats. « Les balles pleuvaient dans l’hôpital », un employé est tué et un interne a la mâchoire brisée.

En 1855, plusieurs internes contaminés par des projections de salive meurent de diphtérie, C’est vers 1870 qu’apparaissent les premières fresques sur les murs des salles de garde, considérées aujourd’hui  par les internes comme un patrimoine. Une des premières, à  l’hôpital Broca, représente une parade foraine  dans laquelle Péan figure en boucher, ceint d’un tablier rougi de sang.

En 1871, les hôpitaux parisiens sont pris dans la tourmente de la semaine rouge de Paris lors de la Commune. Les internes en pharmacie de l’Hôtel Dieu sauvent Notre-Dame de l’incendie tandis que les internes en médecine évacuent les malades dans les souterrains. 

C’est à cette époque que, pour la première fois, l’admission des femmes aux concours de l’internat et de l’externat est posée. Les propositions se succèdent, systématiquement  repoussées par le Conseil, jusqu’à ce que les femmes soient admises au concours de l’externat  en1882 et de l’internat en 1885. après une grande agitation dans les salles de garde, des campagnes de presse passionnées, des pétitions  en tous sens et une « quasi émeute » lors du concours.  La première femme admise au concours de l’internat est une américaine, Augusta Klumke, qui deviendra l’épouse du neurologue Jules Déjerine.

Les désordres en salles de garde sont de plus en plus fréquents, souvent dénoncés dans la presse et parfois réprimés, telle une soirée, révélée par l’Intransigeant, pendant laquelle « filles et garçons boivent du punch et chantent des chansons obscènes ».  La nuit se serait terminée par des scènes pornographiques. 

La querelle entre médecins et pharmaciens de l’hôpital Trousseau a été homérique.  Elle se termina par le siège de la salle de garde de pharmacie, au cours duquel, « on fit usage d’armes à feu et le sang coula. »

A la Salpétrière, Charcot est invité à un dîner en salle de garde.  Le festin bien arrosé est si bruyant que le directeur de l’hôpital doit intervenir.  Charcot l’accueille en brandissant une coupe de Champagne.  Cette salle de garde s’appelle depuis lors « la charcoterie ».

Il y avait sous l’hôpital Cochin des carrières reliées aux catacombes, utilisées par les internes pour des ballades souterraines : c’était le « salon d’été ».  L’assistance publique en ferma l’accès en 1892.

La chronique de l’internat fait état de désordres divers : bris de mobilier en salle de garde, présence de femmes dans les chambres des internes, monômes organisés pour des réclamations diverses, comme l’exigence d’un second dessert, destruction de copies  du concours, signes sur les copies, permettant aux membres du jury de connaître l’auteur et de favoriser ainsi leurs candidats.

J’ai personnellement quelques souvenirs  de la turbulence des internes.  Je me souviens notamment que les internes de Boucicaut, mécontents, je crois, de la nourriture ont entamé,  une action intitulée : « Déjeuner sur l’herbe ».  Ils prenaient le repas de midi sur le gazon entre les  pavillons de l’hôpital, au vu des passants.  C’était heureusement la version habillée du tableau de Manet.

Un scandale a entraîné l’exclusion d’un interne.  Il avait reçu dans sa chambre une jeune mitrale hospitalisée pour mise au point.  La pauvre fille avait fait un œdème aigu pulmonaire, de décubitus sans doute.  Le service de garde avait été mobilisé.  L’affaire fit grand bruit dans le petit monde de l’hôpital.  Mais les versions étaient différentes.

Pour terminer, voici quelques médecins célèbres reçus au Concours de l’Internat à Paris : Achille Flaubert, père de l’écrivain, Bouillaud, Broca, Charcot, Tarnier, Péan, Faraboeuf, Dieulafoy,  Clemenceau, Troisier, Déjérine, Gilles de la Tourette, Vaquez, Widal et bien d’autres.

 

AMA-UCL Association des Médecins Alumni de l'Université catholique de Louvain

Avenue Emmanuel Mounier 52, Bte B1.52.15, 1200 Bruxelles

Tél : 02/764 52 71 - Fax : 02/764 52 78