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| Les malades imaginés. L'imagination fantastique. |
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| Au XIXe
siècle, la littérature fantastique prit son essor avec des
romans gothiques en Allemagne, puis en Angleterre : peu soucieux de la vraisemblance,
et encore moins de la physiologie, ces auteurs créèrent des
personnages horribles et firent frissonner des générations de
lecteurs. De nos jours, certains de ces monstres sont toujours en vogue,
notamment au cinéma. Grâce aux effets spéciaux,
le Dr Jekyll se transforme sous nos yeux en Mr Hyde, sa copie satanique ;
le portrait de Dorian Gray s’enlaidit d’une séquence à l’autre
; les canines acérées des victimes de Dracula poussent en quelques
secondes ; les pièces anatomiques grossièrement assemblées
par Frankenstein prennent vie.
En 1816, au bord du lac de Genève,
une jeune anglaise de 20 ans, Mary Wollstonecraft, coule des jours heureux
avec le poète Percy Shelley qui l’a enlevée et son ami Lord
Byron. Il ne cesse de pleuvoir et pour passer le temps, les amis décident
chacun d’écrire un conte fantastique. Seule Mary se consacre
sérieusement à la tâche, car Byron est occupé
à écrire Child Harold ; elle est passionnée par
la lecture des œuvres de Louis Galvani qui grâce au fluide électrique
avait pu animer des grenouilles écorchées et par les idées
d’Erasme Darwin, médecin et poète, père de Charles Darwin
qui pensait que l’on pouvait ranimer un corps mort par un fluide électrique.
La future Mary Shelley imagine qu’un jeune anatomiste nommé Frankenstein
(1) crée un être monstrueux à partir de morceaux de cadavres
récoltés dans les morgues, les amphithéâtres et
les cimetières. L’auteur ne donne aucun détail sur la
technique d’assemblage, ni sur la façon d’insuffler la vie : il est
probable qu’elle n’en avait elle-même aucune idée ! Quoiqu’il
en soit, le géant hideux, difforme, couturé de partout, prend
vie ; il est très apte à apprendre, doué d’une
force herculéenne et résistant au froid. Son créateur
horrifié refuse de lui fabriquer une compagne. Ce sont les metteurs
en scène de cinéma qui ont imaginé le rôle de
la foudre domestiquée et la créature femelle, la fiancée
de Frankenstein. En 1856, le docteur Charbonneau, thaumaturge, s’installe à Paris après un long séjour aux Indes. Il applique les connaissances des saints hommes de là bas, qui ont su détacher l’âme de la barrière de la chair ; par le magnétisme, la catalepsie, le somnambulisme et d’autres méthodes sur lesquelles Théophile Gauthier est avare de détails, le docteur diabolique est capable de transférer l’âme d’un corps à l’autre. (2) Pour aider le jeune Octave de Saville qui se meurt d’amour, il va transférer l’âme du jeune amoureux dans le corps du mari de la belle Prascovie. Au cours d’une séance de magie abracadabrante, l’âme passe d’un corps à l’autre sous la forme d’une petite flamme bleue, après que les cobayes aient été « mesmérisés ». C’est la métempsycose sans l’oubli, le troc des âmes : on imagine la surprise du mari qui se retrouve dans un autre corps et voit un autre, dans son propre corps, être le mari de sa femme et le maître de sa maison. La situation est vaudevillesque. En 1872, le docteur Ox (3) tente une expérience
extraordinaire, dans une petite ville paisible de Flandre occidentale, appelée
Quiquendonne ; dans cette localité tout est lent : le pouls bat à
50/minute, la puberté est tardive, les fiançailles durent plusieurs
années, l’opéra « Les Huguenots de Meyerbeer » est
joué en trois soirées, le tempo étant de 8 mesures à
la minute. Sous le prétexte de l’installation de conduites de
chauffage, Ox va insuffler dans la localité un mélange d’oxygène
et d’hydrogène dans des proportions telles qu’il va induire une excitation
nerveuse. Ces paisibles flamands deviennent susceptibles, agressifs
: un bal se termine par une nuit de walpurgis endiablée, végétaux
et animaux participent à la surexcitation générale,
les Huguenots sont exécutés en une demie heure et le public
rejoint les conjurés sur la scène, une guerre se prépare
avec le village voisin, réveil d’une querelle antique. R.L. Stevenson était un calviniste,
opposé au naturalisme de Zola, persuadé que le mal est en l’homme
et que le péché est une malédiction incontournable.
L’action de son roman (4) se passe à Londres, cité de cauchemar
à l’époque, avec ses rues boueuses et un brouillard qui pénètre
jusque dans les maisons. Le docteur Jekyll, considéré
comme un hérétique, a inventé un élixir à
base de phosphore, d’éther et d’une poudre mystérieuse, qui
fait passer le liquide du bleu au rouge, en dégageant de la fumée
: ce liquide mystérieux a le pouvoir de libérer en l’homme le
mal qui est toujours à l’état potentiel et de transformer le
docteur Jekyll, personnage respectable et savant, en Mister Hyde, individu
laid, méchant, sans aucune retenue morale. Le bon docteur peut
ainsi à volonté se transformer en Mister Hyde ; mais
au fil du temps, alors que l’impunité augmente l’attrait du fruit
défendu, les doses d’antidote nécessaires pour redevenir le
docteur Jekyll sont de plus en plus fortes. Finalement, il se suicide,
supprimant du même coup les deux personnages opposés et emportant
dans la tombe le secret de sa découverte. Oscar Wilde menait également vers 1890
une double existence, partagée entre une vie de famille avec son épouse
Constance Loyd et la fréquentation assidue d’un club homosexuel, l’
« Uranian circle » à Londres. Il avait également
le complexe victorien de la culpabilité sexuelle et était en
outre superstitieux et consultait les diseuses de bonne aventure. Le docteur Moreau est un savant fou qui réalise d’abominables expériences dans ce qu’il appelle une « station biologique sur une île déserte ». Ses criminelles expériences ont pour but d’ « humaniser » les animaux. La technique qui fait appel aux « fermentations morbides, à l’inoculation de matières vivantes, à des transplantations d’organes humains » (6) n’est guère expliquée par H.G. Wells. Il semble qu’il utilise des cobayes humains, sans doute des canaques. Il n’aboutit qu’à créer des monstres avec une forme humaine et des caractères de l’animal, des griffes au lieu de doigts, des membres courts et torses, une vague intelligence. H.G. Wells décrit l’homme chien, la femme rhinocéros, mais aussi des hybrides animaux, comme l’hyène porc. Ces créatures imparfaites retournent rapidement à l’animalité et n’obéissent plus aux lois que le docteur Moreau leur a imposées sous la torture : ne pas marcher à quatre pattes, ne pas laper l’eau de la rivière, ne pas manger d’êtres vivants. Cette mascarade se termine en un massacre général. Le même H.G. Wells, précurseur de la science fiction, diplômé en zoologie, a également écrit en 1897 l’histoire rocambolesque de l’homme invisible (7). Grifin, le héros du livre, a étudié la « densité optique » et trouvé le moyen de réduire l’indice de réfraction d’un corps solide ou liquide jusqu’à celui de l’air, sans changer les propriétés de la matière… CQFD. Après avoir appliqué sa découverte sur un chiffon de papier, puis sur un chat, il l’expérimente sur lui-même et découvre les avantages et surtout les inconvénients de l’invisibilité. Pour ne pas faire apparaître son problème, soit il ajoute à des habits hermétiques un masque, des lunettes et des gants, soit il se promène entièrement nu. Mais alors, il souffre du froid, de douleurs aux pieds ; en marchant, il ne voit pas ses pieds et trébuche. Il ne peut ni boire, ni manger en public, car boissons et aliments restent visibles tant qu’ils ne sont pas assimilés. La poussière, la pluie, la neige, le brouillard le trahissent. Il se heurte à des personnes qui ne le voient pas ; les chiens le flairent, les gens se retournent lorsqu’il éternue. Son sang devient visible en se coagulant et Wells n’envisage pas les autres problèmes physiologiques que son héros doit avoir… Griffin finit par sombrer dans la folie et le crime. Bram Stoker (1847-1912) est beaucoup moins
connu que son personnage Dracula ( 8) et que les œuvres, la plupart cinématographiques,
qu’il a inspirées. Bien que l’imagination de l’écrivain
irlandais soit débordante, c’est assez péniblement qu’il construit
l’histoire des vampires et les explications qu’il fournit exigent de nous
une grande indulgence. On apprend au fil d’un roman assez insipide que
le vampire est un mort vivant (undead) : il n’a pas d’ombre, ne se reflète
pas dans les miroirs, se nourrit exclusivement de sang, voit dans l’obscurité,
peut se transformer en loup ou en chauve-souris ; il peut aussi passer
dans des endroits très étroits et se déplacer sur un
rayon de lune. Il peut communiquer par télépathie avec
les malheureux qu’il a infectés et s’entourer de brouillard ;
les loups lui obéissent. Mais il est sans pouvoir de l’aube
au crépuscule ; un crucifix et l’ail peuvent également
le rendre impuissant. La seule manière de donner le repos éternel
à un vampire, de l’euthanasier, c’est de lui couper la tête
ou de lui enfoncer un pieu dans la poitrine. Dans le roman princeps de Bram Stoker, un
grand professeur hollandais y perd son latin. Mis à part l’anémie,
les analyses de sang sont normales. Le professeur invoque Charcot,
recourt à l’hypnose, propose des bains chauds, l’opium, le brandy
et pratique des transfusions de sang qui ont un effet bénéfique
temporaire, même si à l’époque on ne connaissait pas
les groupes sanguins qui seront découverts en 1910 ! Les surréalistes ont parfois imaginé des maladies fantastiques. Un exemple curieux est donné par une œuvre de jeunesse d’Aragon (9). Une jeune fille noire nommée Viagère est sourde, mais pas muette, atteinte depuis l’enfance d’une maladie nerveuse qui l’empêche de communiquer avec ses semblables. Ses gestes ne sont pas synchronisés. Un objet qui passe devant elle ne la tente que plusieurs minutes après sa disparition. « Elle fait mine de l’atteindre vers l’emplacement depuis longtemps vide ou dans une tout autre direction. » Elle n’avait pas d’idée du temps et vraisemblablement pas de l’espace. Sa notion espace-temps était dérangée. Ondine est une femme poisson, mais elle n’a pas été créée par un savant détraqué mais est née de l’imagination de Jean Giraudoux, magicien et poète (10) : les ondines sont dépourvues d’âmes mais peuvent en acquérir une par l’amour d’un humain. La gentille Ondine est fantasque, douce et gentille ; elle ne sait ni lire, ni écrire, mais entend les pensées des autres… A l’âge de trois ans, Oskar décide
de ne plus grandir et se laisse tomber par la trappe de la cave laissée
ouverte pour fournir une explication à ce phénomène.
Le personnage fantastique du roman de Gunther Grass (11), tout en gardant
des caractéristiques enfantines, telles l’amour pour son tambour
de fer et une énurésie nocturne, mène une vie d’adulte
: il apparaît lâche, cruel, immoral, indifférent aux événements
tragiques qui secouent la ville de Dantzig (Gdansk) entre 1924 et 1950.
Ce héros surréaliste a le don de casser verres, vitres et vitraux
par l’action de sa voix suraiguë ; sa petite taille (94 cm) lui
permet de se réfugier sous les jupes de sa grand-mère, d’assister
aux grands messes hitlériennes sous les estrades, de vivre dans un
cirque aux armées, de se faire dorloter par les femmes, de prendre
la place de l’enfant Jésus sur les genoux de la vierge au cours d’une
messe noire organisée par une bande de jeunes inconoclastes. On pourrait poursuivre cette énumération
des malades fantastiques par la belle au bois dormant qui, pendant son sommeil
gardait, d’après Charles Perrault (12) « un teint coloré,
des lèvres de corail et une respiration calme », par les personnages
rencontrés par Gulliver au cours de ses voyages dans l’œuvre satyrique
de Jonathan Swift (13) et par les loups garous des légendes médiévales.
L’AMAteur. 1. Mary Wollstonecraft. Frankenstein
or the modern Promotheus. (1816)
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