Numéro 32
Les malades imaginés.
L'imagination fantastique.
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Au XIXe siècle, la littérature fantastique prit son essor avec des romans gothiques en Allemagne, puis en Angleterre : peu soucieux de la vraisemblance, et encore moins de la physiologie, ces auteurs créèrent des personnages horribles et firent frissonner des générations de lecteurs.  De nos jours, certains de ces monstres sont toujours en vogue, notamment au cinéma.  Grâce aux effets spéciaux, le Dr Jekyll se transforme sous nos yeux en Mr Hyde, sa copie satanique ; le portrait de Dorian Gray s’enlaidit d’une séquence à l’autre ; les canines acérées des victimes de Dracula poussent en quelques secondes ; les pièces anatomiques grossièrement assemblées par Frankenstein prennent vie.

En 1816, au bord du lac de Genève, une jeune anglaise de 20 ans, Mary Wollstonecraft, coule des jours heureux avec le poète Percy Shelley qui l’a enlevée et son ami Lord Byron.  Il ne cesse de pleuvoir et pour passer le temps, les amis décident chacun d’écrire un conte fantastique.  Seule Mary se consacre sérieusement à la tâche, car Byron est occupé à écrire Child Harold ;  elle est passionnée par la lecture des œuvres de Louis Galvani qui grâce au fluide électrique avait pu animer des grenouilles écorchées et par les idées d’Erasme Darwin, médecin et poète, père de Charles Darwin qui pensait que l’on pouvait ranimer un corps mort par un fluide électrique.  La future Mary Shelley imagine qu’un jeune anatomiste nommé Frankenstein (1) crée un être monstrueux à partir de morceaux de cadavres récoltés dans les morgues, les amphithéâtres et les cimetières.  L’auteur ne donne aucun détail sur la technique d’assemblage, ni sur la façon d’insuffler la vie : il est probable qu’elle n’en avait elle-même aucune idée !  Quoiqu’il en soit, le géant hideux, difforme, couturé de partout, prend vie ;  il est très apte à apprendre, doué d’une force herculéenne et résistant au froid.  Son créateur horrifié refuse de lui fabriquer une compagne.  Ce sont les metteurs en scène de cinéma qui ont imaginé le rôle de la foudre domestiquée et la créature femelle, la fiancée de Frankenstein.
Le mérite de cette œuvre est de mettre en garde, par l’absurde, contre les dérives scientistes possibles et de nous faire penser au clonage humain qui pourrait devenir une réalité à notre époque.

En 1856, le docteur Charbonneau, thaumaturge, s’installe à Paris après un long séjour aux Indes.  Il applique les connaissances des saints hommes de là bas, qui ont su détacher l’âme de la barrière de la chair ;  par le magnétisme, la catalepsie, le somnambulisme et d’autres méthodes sur lesquelles Théophile Gauthier est avare de détails, le docteur diabolique est capable de transférer l’âme d’un corps à l’autre. (2)  Pour aider le jeune Octave de Saville qui se meurt d’amour, il va transférer l’âme du jeune amoureux dans le corps du mari de la belle Prascovie.  Au cours d’une séance de magie abracadabrante, l’âme passe d’un corps à l’autre sous la forme d’une petite flamme bleue, après que les cobayes aient été « mesmérisés ».  C’est la métempsycose sans l’oubli, le troc des âmes : on imagine la surprise du mari qui se retrouve dans un autre corps et voit un autre, dans son propre corps, être le mari de sa femme et le maître de sa maison.  La situation est vaudevillesque.

En 1872, le docteur Ox (3) tente une expérience extraordinaire, dans une petite ville paisible de Flandre occidentale, appelée Quiquendonne ; dans cette localité tout est lent : le pouls bat à 50/minute, la puberté est tardive, les fiançailles durent plusieurs années, l’opéra « Les Huguenots de Meyerbeer » est joué en trois soirées, le tempo étant de 8 mesures à la minute.  Sous le prétexte de l’installation de conduites de chauffage, Ox va insuffler dans la localité un mélange d’oxygène et d’hydrogène dans des proportions telles qu’il va induire une excitation nerveuse.  Ces paisibles flamands deviennent susceptibles, agressifs : un bal se termine par une nuit de walpurgis endiablée, végétaux et animaux participent à la surexcitation générale, les Huguenots sont exécutés en une demie heure et le public rejoint les conjurés sur la scène, une guerre se prépare avec le village voisin, réveil d’une querelle antique.
C’est une œuvre amusante et sans prétention.

R.L. Stevenson était un calviniste, opposé au naturalisme de Zola, persuadé que le mal est en l’homme et que le péché est une malédiction incontournable.  L’action de son roman (4) se passe à Londres, cité de cauchemar à l’époque, avec ses rues boueuses et un brouillard qui pénètre jusque dans les maisons.  Le docteur Jekyll, considéré comme un hérétique, a inventé un élixir à base de phosphore, d’éther et d’une poudre mystérieuse, qui fait passer le liquide du bleu au rouge, en dégageant de la fumée : ce liquide mystérieux a le pouvoir de libérer en l’homme le mal qui est toujours à l’état potentiel et de transformer le docteur Jekyll, personnage respectable et savant, en Mister Hyde, individu laid, méchant, sans aucune retenue morale.  Le bon docteur peut ainsi à volonté se transformer en Mister Hyde ;  mais au fil du temps, alors que l’impunité augmente l’attrait du fruit défendu, les doses d’antidote nécessaires pour redevenir le docteur Jekyll sont de plus en plus fortes.  Finalement, il se suicide, supprimant du même coup les deux personnages opposés et emportant dans la tombe le secret de sa découverte.
Il y avait, disait-on, chez Stevenson lui-même cette double nature : il menait une existence vertueuse avec des échappées canailles, au cours desquelles il fréquentait les maisons closes d’Edimbourg, mais se contentait, paraît-il, de regarder les dames en buvant des bières.

Oscar Wilde menait également vers 1890 une double existence, partagée entre une vie de famille avec son épouse Constance Loyd et la fréquentation assidue d’un club homosexuel, l’ « Uranian circle » à Londres.  Il avait également le complexe victorien de la culpabilité sexuelle et était en outre superstitieux et consultait les diseuses de bonne aventure.
Lord Henry, le mauvais génie de Dorian Gray (5), l’incite à profiter de sa jeunesse : « En vieillissant » dit-il « nous deviendrons d’affreuses marionnettes, hantées par le souvenir des passions qui nous effrayaient et des tentations exquises auxquelles nous n’avons pas eu le courage de céder. »
Le jeune dandy londonien émet le souhait que le superbe portrait que son ami Basil a peint de lui vieillisse, tandis que lui-même garde sa jeunesse et sa beauté.  Pour son malheur, il est exaucé par une puissance satanique.  Il se lance dans la débauche et le crime, gardant au fil des années un visage d’innocence et de jeunesse, tandis que le portrait qu’il a enfermé dans un grenier porte les marques du vice, de la maladie et de la vieillesse.  Il séduit une jeune actrice, puis l’abandonne ;  déguisé, il fréquente les mauvais lieux, les tavernes louches, les fumeries d’opium, les marins, les voleurs, corrompt tous ceux qu’il côtoie et pousse les choses jusqu’au chantage, au vol et au crime.

Le docteur Moreau est un savant fou qui réalise d’abominables expériences dans ce qu’il appelle une « station biologique sur une île déserte ».  Ses criminelles expériences ont pour but d’ « humaniser » les animaux.  La technique qui fait appel aux « fermentations morbides, à l’inoculation de matières vivantes, à des transplantations d’organes humains » (6) n’est guère expliquée par H.G. Wells.  Il semble qu’il utilise des cobayes humains, sans doute des canaques.  Il n’aboutit qu’à créer des monstres avec une forme humaine et des caractères de l’animal, des griffes au lieu de doigts, des membres courts et torses, une vague intelligence.  H.G. Wells décrit l’homme chien, la femme rhinocéros, mais aussi des hybrides animaux, comme l’hyène porc.  Ces créatures imparfaites retournent rapidement à l’animalité et n’obéissent plus aux lois que le docteur Moreau leur a imposées sous la torture : ne pas marcher à quatre pattes, ne pas laper l’eau de la rivière, ne pas manger d’êtres vivants.  Cette mascarade se termine en un massacre général.

Le même H.G. Wells, précurseur de la science fiction, diplômé en zoologie, a également écrit en 1897 l’histoire rocambolesque de l’homme invisible (7).  Grifin, le héros du livre, a étudié la « densité optique » et trouvé le moyen de réduire l’indice de réfraction d’un corps solide ou liquide jusqu’à celui de l’air, sans changer les propriétés de la matière… CQFD.  Après avoir appliqué sa découverte sur un chiffon de papier, puis sur un chat, il l’expérimente sur lui-même et découvre les avantages et surtout les inconvénients de l’invisibilité.  Pour ne pas faire apparaître son problème, soit il ajoute à des habits hermétiques un masque, des lunettes et des gants, soit il se promène entièrement nu.  Mais alors, il souffre du froid, de douleurs aux pieds ;  en marchant, il ne voit pas ses pieds et trébuche.  Il ne peut ni boire, ni manger en public, car boissons et aliments restent visibles  tant qu’ils ne sont pas assimilés.  La poussière, la pluie, la neige, le brouillard le trahissent.  Il se heurte à des personnes qui ne le voient pas ; les chiens le flairent, les gens se retournent lorsqu’il éternue.  Son sang devient visible en se coagulant et Wells n’envisage pas les autres problèmes physiologiques que son héros doit avoir… Griffin finit par sombrer dans la folie et le crime.

Bram Stoker (1847-1912) est beaucoup moins connu que son personnage Dracula ( 8) et que les œuvres, la plupart cinématographiques, qu’il a inspirées.  Bien que l’imagination de l’écrivain irlandais soit débordante, c’est assez péniblement qu’il construit l’histoire des vampires et les explications qu’il fournit exigent de nous une grande indulgence.  On apprend au fil d’un roman assez insipide que le vampire est un mort vivant (undead) : il n’a pas d’ombre, ne se reflète pas dans les miroirs, se nourrit exclusivement de sang, voit dans l’obscurité, peut se transformer en loup ou en chauve-souris ;  il peut aussi passer dans des endroits très étroits et se déplacer sur un rayon de lune.  Il peut communiquer par télépathie avec les malheureux qu’il a infectés et s’entourer de brouillard ;  les loups lui obéissent.  Mais il est sans pouvoir de l’aube au crépuscule ;  un crucifix et l’ail peuvent également le rendre impuissant.  La seule manière de donner le repos éternel à un vampire, de l’euthanasier, c’est de lui couper la tête ou de lui enfoncer un pieu dans la poitrine.
Un être humain peut être infecté par une morsure au niveau de la jugulaire externe : cette morsure laisse une marque caractéristique, deux petits points rouges entourés d’un halo blanchâtre (trace de succion).  Bram Stoker explique que le toxique inoculé est une ptomaine, c’est-à-dire un alcaloïde lié à la putréfaction de matières organiques d’origine animale.  Le malheureux ou la malheureuse mordu par un vampire va développer une maladie fébrile aiguë avec anémie et manifestation neurologiques (brain storm).  Après une période de rémission, à la phase d’état, la victime apparaît épuisée, amaigrie, puis éprouve  le désir irrésistible de boire du sang, ce qui va l’amener à recruter de nouveaux vampires.  A ce moment, le visage change : les gencives se rétractent, le regard devient plus brillant, les dents sont plus longues et plus acérées.

Dans le roman princeps de Bram Stoker, un grand professeur hollandais y perd son latin.  Mis à part l’anémie, les analyses de sang sont normales.  Le professeur invoque Charcot, recourt à l’hypnose, propose des bains chauds, l’opium, le brandy et pratique des transfusions de sang qui ont un effet bénéfique temporaire, même si à l’époque on ne connaissait pas les groupes sanguins qui seront découverts en 1910 !
Au début du roman, le comte Dracula est bien implanté dans son château des Carpathes, servi par trois vampiresses lubriques « animées des feux de l’enfer » et aidées par des tziganes qui leur fournissent le sang de leurs enfants.  Son voyage de recrutement de nouveaux adeptes en Angleterre va être la perte du comte Dracula, après des aventures incroyables.

Les surréalistes ont parfois imaginé des maladies fantastiques.  Un exemple curieux est donné par une œuvre de jeunesse d’Aragon (9).  Une jeune fille noire nommée Viagère est sourde, mais pas muette, atteinte depuis l’enfance d’une maladie nerveuse qui l’empêche de communiquer avec ses semblables.  Ses gestes ne sont pas synchronisés.  Un objet qui passe devant elle ne la tente que plusieurs minutes après sa disparition.  « Elle fait mine de l’atteindre vers l’emplacement depuis longtemps vide ou dans une tout autre direction. »  Elle n’avait pas d’idée du temps et vraisemblablement pas de l’espace.  Sa notion espace-temps était dérangée.

Ondine  est une femme poisson, mais elle n’a pas été créée par un savant détraqué mais est née de l’imagination de Jean Giraudoux, magicien et poète (10) : les ondines sont dépourvues d’âmes mais peuvent en acquérir une par l’amour d’un humain.  La gentille Ondine est fantasque, douce et gentille ;  elle ne sait ni lire, ni écrire, mais entend les pensées des autres…

A l’âge de trois ans, Oskar décide de ne plus grandir et se laisse tomber par la trappe de la cave laissée ouverte pour fournir une explication à ce phénomène.  Le personnage fantastique du roman de Gunther Grass (11), tout en gardant des caractéristiques  enfantines, telles l’amour pour son tambour de fer et une énurésie nocturne, mène une vie d’adulte : il apparaît lâche, cruel, immoral, indifférent aux événements tragiques qui secouent la ville de Dantzig (Gdansk) entre 1924 et 1950.  Ce héros surréaliste a le don de casser verres, vitres et vitraux par l’action de sa voix suraiguë ;  sa petite taille (94 cm) lui permet de se réfugier sous les jupes de sa grand-mère, d’assister aux grands messes hitlériennes sous les estrades, de vivre dans un  cirque aux armées, de se faire dorloter par les femmes, de prendre la place de l’enfant Jésus sur les genoux de la vierge au cours d’une messe noire organisée par une bande de jeunes inconoclastes.
Après avoir reçu une pierre sur l’occiput et avoir enterré son tambour, il va reprendre sa croissance : cette croissance rapide va être douloureuse et anarchique.  Après des poussées de fièvre et des douleurs articulaires, il va atteindre une taille d’1.24 m avec une tête trop grosse, un cou rabougri et bossu.  On le trouve modèle d’académie, musicien de jazz et soliste tambour, avant qu’il ne devienne pensionnaire d’un hôpital psychiatrique.

On pourrait poursuivre cette énumération des malades fantastiques par la belle au bois dormant qui, pendant son sommeil gardait, d’après Charles Perrault (12) « un teint coloré, des lèvres de corail et une respiration calme », par les personnages rencontrés par Gulliver au cours de ses voyages dans l’œuvre satyrique de Jonathan Swift (13) et par les loups garous des légendes médiévales.
De nos jours, les malades fantastiques abondent - femmes araignées, hommes chauve-souris - mais aussi les maladies imaginées des romans de science fiction, celles qui frappent des envahisseurs venus de l’espace (14) et celles que les astronautes importent de l’espace (15).

L’AMAteur.

1. Mary Wollstonecraft.  Frankenstein or the modern Promotheus. (1816)
2. Théophile Gauthier.  Avatar. (1856)
3. Jules Verne.  Le docteur Ox. (1872)
4. R.L. Stevenson.  Doctor Jekyll and Mister Hyde. (1886)
5. Oscar Wilde.  The picture of Dorian Gray. (1890)
6. H.G. Wells.  The island of doctor Moreau. (1896)
7. H.G. Wells.  The invisible man. (1897)
8. Bram Stoker.  Dracula. (1897)
9. Aragon.  Anicet ou le Panorama. (1926)
10. Jean Giraudoux.  Ondine. (1939)
11. Gunther Grass.  Die Blechtrommel. (1959)
12. Charles Perrault.  Contes de ma mère l’oie. (1697)
13. Jonathan Swift.  Gulliver’s travels.  (1726)
14. H.G. Wells.  La guerre des mondes. (1898)
15. … Alien