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| De qui avait peur Virginia Woolf ? (1) |
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« Il me semble que ma vie est en combat permanent contre les sottises des médecins . » La vie de Virginia Woolf fut une succession d’épisodes de désordre mental sur la nature desquels de nombreux médecins se sont interrogés. La plupart d’entre eux ont diagnostiqué un état maniaco-dépressif évoluant durant toute la vie de l’écrivain, avec des rémissions et des exacerbations (2) – les anglo-saxons parlent aujourd’hui de « bipolar disorder » - avec l’alternance de symptômes maniaques (hyperactivité, agressivité, euphorie, négativisme, hallucinations) et dépressifs (tristesse, pessimisme, difficulté de concentration, tendances suicidaires). Récemment, Douglas Orr a tenté de démontrer une autre conception des troubles mentaux de Virginia (3). Selon cet auteur, l’ « ego » quotidien de Virginia évoluait dans des limites normales, mais ce « moi » était particulièrement sensible aux traumatismes de séparation et de deuil et aux atteintes à l’estime de soi-même. Elle aurait eu à 5 à 6 reprises, des épisodes démentiels, chacun d’eux déclenché par des causes différentes. On en jugera. Quoiqu’il en soit, l’évolution de sa névrose peut être suivie grâce à deux livres de mémoires, assez pudiques (Moments of being (1976) et The years (1937), mais aussi dans le journal (A writer’s diary (1953), la correspondance publiée en 1975 et 1980 et les nombreux témoignages des contemporains. Les jeunes années (Hyde Park Gate) Le milieu familial de Virginia appartient au monde intellectuel et littéraire de Londres à l’époque victorienne. Son père, Leslie Stephen, est un critique littéraire, ami de George Meredith, d’Henry James et de George Eliot : il avait épousé en premières noces la fille de William Thackeray ; leur fille Laura, arriérée mentale, fut placée en institution. Sa seconde épouse, mère de Virginia, Julia Jackson Duckworth, appartenait à une famille d’éditeurs. Virginia fut élevée par son père dans la maison familiale de Hyde Park Gate : « Pas d’école, je flanais seule parmi les livres de mon père ; aucune chance de saisir ce qui se passait dans les écoles : les brimades, le jeu de balle, le chahut, l’argot, les grossièretés, les disputes, les jalousies. Je n’ai jamais connu la compétition. » Elle ajoute, dans un style surréaliste : « J’avais l’impression d’être dans un grain de raisin et de voir à travers une pellicule d’un jaune semi-translucide. » La mort de sa mère à l’âge de 48 ans fut le premier choc pour Virginia adolescente et la cause d’une première atteinte de la maladie : « On eut dit que par une belle journée de printemps, les nuages en marche s’immobilisaient, que le vent tombait et que toutes les créatures de la terre gémissaient ou erraient dans une quête sans but. » Ce sont également, à 13 ans, les premières hallucinations : elle voit sa mère avec un homme assis à son côté et des démons noirs et velus, qui poussent des cris horribles. Son père, Leslie Stephen, était un puritain, égoïste, brutal, « un patriarche despotique », un « victorien »« Il n’avait, je crois, aucune sensibilité à la peinture, pas d’oreille, aucun sens de la musique des mots. » et, impitoyable, elle ajoute : « La nature l’avait doué d’une grande vigueur animale, mais avait négligé de l’équiper d’un cerveau. » La mort subite de sa demi sœur Stella, au retour de son voyage de noces en 1898, et celle de son frère Toby en 1906, vont constituer autant de chocs nerveux. Virginia nous apprendra par son journal et sa correspondance que ses deux demi frères Gérald et George vont la harceler sexuellement, elle et sa sœur Vanessa, et l’amèneront à penser que l’amour est une chose ignoble : « Gérard me hisse sur une sorte de console et pendant que j’étais assise là se met à explorer ma personne. Je me rappelle la sensation de ses mains qui s’insinuent sous mes vêtements, descendant sans hésiter de plus en plus bas. J’espérais qu’il cesserait : je me redressais, je me tordais, tandis que ses mains approchaient de mes parties intimes. » Les sœurs ne disent rien : l’époque le voulait. On comprend que chez cette jeune fille sensible, les épisodes maniaco dépressifs se succèdent (1895, 1904, 1913) et qu’elle ait « l’impression permanente de vivre au bord d’un gouffre. » Lors d’une tentative de suicide au Véronal en 1904, elle entend « les oiseaux chanter en grec et le roi Edouard parler en langage ordurier. » Le mariage (1912-1941) Son mari, Léonard Woolf, était écrivain et critique littéraire, fondateur d’une maison d’édition célèbre, la Hogarth Press. Il se consacre à soigner Virginia, mais de manière maladroite et en tout cas inefficace. Il s’oppose à des séjours en institut psychiatrique, l’isole, lui interdit de conduire une voiture et d’avoir des enfants : il rédige un contrat lui imposant un repos post prandial et un plein verre de lait tous les matins ! Et pourtant, Léonard décrit parfaitement les crises maniaco-dépressives : « Elle parle presque sans arrêt pendant 2 à 3 jours, ne prenant aucune attention à personne dans la pièce, ni à ce qu’on lui disait… Petit à petit, tout devient incohérent, un mélange de mots sans suite. Elle entend des voix, refuse la nourriture… ses proches deviennent des ennemis. » Les médecins (5) réputés qui l’ont soignée étaient des aliénistes, plutôt que des psychiatres. Le docteur Georges H. Savage (1842-1921) lui a prescrit le Véronal, dont elle se sert pour sa première tentative de suicide, en 1904. A son sujet, il parlait de peurs, de suspicions, d’anorexie, d’insomnie et d’aménorrhée pendant les périodes critiques. C’est le docteur Maurice Craig (1866-1935), neurologue installé à Harley Street, qui déconseille une grossesse. Octavia Wilberforce conseille le lait, une nourriture abondante, et décide de ne pas lui imposer la surveillance d’une infirmière. Virginia par elle-même Elle avait d’étonnants moments de lucidité et refusera toujours la psychanalyse. Tantôt désespérée, elle s’écrie « à quoi bon lutter » mais elle écrit par ailleurs « la folie m’a sauvée : l’envers de la maladie est la créativité… Je reste plongée dans la torpeur, souvent accompagnée d’une douleur physique intense… puis tout à coup quelque chose jaillit… les idées se précipitent en moi. » (1930) Après les périodes maniaco-dépressives, elle reprend son œuvre avec une vigueur incroyable : « Chaque livre est une victoire sur la maladie, un combat contre les ténèbres… Seuls les mots peuvent écarter la douleur. » (6) En dehors des crises, Virginia était une personne imprévisible peut-être, mais attachante et généreuse : « Sa conversation était un mélange brillant de souvenirs, de ragots, de spéculations fantaisistes et d’évaluation critique de livres et de tableaux… elle aimait la plaisanterie… elle aimait les enfants. » (Rosamond Lehman) Le suicide En juin 1940, elle écrit que si l’Angleterre perd la guerre, la solution évidente sera le suicide. Les bombardements et la destruction de ses maisons de Londres vont certainement accentuer sa détresse. Le 28 mars 1941, à l’âge de 59 ans, elle se jette dans la rivière Ouse après avoir rempli ses poches de grosses pierres. Dans une lettre à son mari, elle écrit : « Je suis en train de devenir folle, j’en suis certaine. Nous ne pouvons revivre cette période affreuse… cette fois je ne guérirai plus, je commence à entendre des voix… je ne puis continuer à gâcher ta vie. » Son mari, en la cherchant, trouve sa canne au bord de la rivière, mais ce sont des enfants qui, trois semaines plus tard, apercevront le corps de Virginia Woolf flottant sur l’eau (7). René Krémer typique sans pitié pour les femmes :
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