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| Editorial. Le travail souterrain des femmes (1869) |
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Catherine s'était décidée à emplir sa berline ; puis elle la poussa... Ses pieds nus se tordaient dans les rails où ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur les bras raidis en avant, la taille cassée... A peine au tiers du relais, elle ruissela, aveuglée, souillée d'une boue noire... Et elles avaient le sourire pourtant... En 1869, l'Académie Royale de Médecine de Belgique charge une commission d'étudier les conditions de travail des femmes au fond des mines. Le rapport de cette commission, le débat et la conclusion seront publiés en 1870 (1). Ce texte se lit comme un roman, en raison des nombreux exemples donnés par les orateurs, d'un style un peu archaïque, des idées d'un autre âge et d'un humour parfois involontaire. A l'époque, parmi 86000 houilleurs, il y avait 13500 femmes, dont 9100 travaillaient dans les galeries. La Commission présidée par le docteur Hyacinthe Kuborn, de Seraing (2), suggère le vote d'une loi interdisant le travail des femmes dans la mine, mais aussi celui des enfants de moins de 14 ans. Leur admission serait soumise à deux conditions : qu'ils sachent lire, écrire et calculer et soient reconnus physiquement aptes. L'enquête a été difficile. La plupart des médecins de charbonnages n'ont pas répondu au questionnaire ou sont revenus sur leur déclaration : les administrateurs ne semblaient pas être au courant de la situation hygiénique et sociale. Les associations charbonnières se sont montrées plus que réticentes. Par contre la police, les magistrats, le clergé et bien entendu les travailleurs et leurs familles ont bien accueilli les enquêteurs. Les arguments en faveur de l'interdiction ne manquent pas :
Les objections fusent de toute part, mises en avant par les défenseurs du travail des femmes, sans doute porte-parole des patrons charbonniers. Si on lit attentivement le texte, les vraies raisons de l'opposition apparaissent clairement : les patrons ne veulent pas que l'état leur dicte leur conduite. Supprimer le travail des femmes mettrait en péril l'équilibre financier des charbonnages : ce travail est avantageux pour les patrons parce que le salaire est bas mais aussi pour les femmes qui sont mieux payées à la mine que dans les ateliers de surface... De toute façon, il faudra supprimer le travail des femmes : certains l'ont fait, comme au Bois du Luc ; mais il ne faut pas se presser. Comme l'aurait dit Lamartine : " Le temps n'épargne pas ce que l'on fait sans lui. " Nous dirions aujourd'hui : il faut laisser le temps au temps. Les autres arguments sont souvent farfelus ou scandaleux. Quelques déclarations choisies : " Les femmes écartées de la mine risquent de devenir des voleuses ou des prostituées. " " Le bien-être des ouvriers dépend non de l'argent qu'ils gagnent mais de l'usage qu'ils en font. " " Je préfère la liberté à l'état providence. " Mais cela ne semble pas suffisant : il faut réfuter les données de l'enquête. Les hercheuses sont des femmes bien portantes. Depuis qu'elles ne tirent plus les " berlaines " (wagonnets) à l'aide de sangles passées " sur la poitrine et les mamelles ", les travaux lourds développent le torse. Les affections de poitrine sont devenues rares. Le bassin s'élargit et " les rend aptes à procurer de beaux rejetons. " Elles accouchent plus facilement (6). Elles ne travaillent d'ailleurs que 10 à 12 heures par jour et consomment beaucoup de lard. Comme on lui parle des crachats noirs, un médecin répond : " L'expectoration de crachats noirs n'est qu'un symptôme, sans plus, pas une affection, peut-être est-ce dû à la suie résultant de la combustion des lampes. " (7) La débauche est moindre que dans d'autres industries, car " les femmes sont fatiguées et surveillées par leur père et leurs frères qui travaillent à leurs côtés. " Quant aux hommes, dans les galeries, la peur de l'accident les retient : d'autre part, les filles " blocs de charbon vivants " sont peu attirantes. Si les filles de mine " se donnent parfois, elles ne se vendent jamais : elles épousent habituellement leur séducteur et n'éprouvent pas le besoin d'avorter. " Une réflexion d'un médecin est révélatrice : " Bien que j'aie une partie de mon modeste avoir engagé dans l'industrie des mines, je suis partisan d'une réforme. " Quelques réflexions plus générales des médecins de l'Académie sont révoltantes : " Il y a des pays où les femmes peuvent devenir médecin ou avocat : je les désapprouve foncièrement. " (Crocq) " L'instruction obligatoire porterait atteinte à la liberté du père de famille. " (Fossion) " La misère seule est imprévoyante parce qu'elle n'a rien à perdre ; le prolétaire donnant cours à ses appétits du moment se reproduit sans aucun souci du lendemain. " " Le travail des mines ne convient pas à la femme, mais est une nécessité pour le moment ". (Waltère Frère Orban (1869), premier ministre) Devant ces mentalités, on comprend la Commune de Paris (1871), la fondation du Parti Ouvrier Belge (1885), l'encyclique Rerum Novarum (Léon XIII, 1891), les " Grandes colères du pays noir " (8) et le combat féministe. Néanmoins, le texte sera adopté par l'Académie en décembre 1869, par 19 voix sur 21 ; il recommande "laprompte suppression du travail des femmes dans la mine ", l'interdiction du travail des enfants avant 14 ans et l'examen médical d'entrée. Mais le gouvernement et les chambres n'étaient pas prêts à légiférer dans ce domaine : il faudra attendre le discours du trône de Léopold II en 1886, à propos du travail des femmes et des enfants et la loi de 1889, pour que cette interdiction prenne cours, et 1954 pour que l'anthracosilicose soit reconnue comme maladie professionnelle en Belgique. René Krémer
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