Promotion des médecins du 24 juin 2006

Discours du Professeur R. Krémer, Président de l'AMA-UCL

 

Une certaine expérience des journées de promotion m'a appris que vous vivez, ces jours-là, dans un état d'euphorie, bien compréhensible après des années, si pas de galère, au moins de tracas, de travail intense, d'anxiété, d'inquiétude.  Mais curieusement, ces années-là, vous les compterez plus tard parmi les plus belles de votre vie.

C'est pourquoi, je laisserai aux autorités académiques, les considérations sérieuses.  Pour ma part, je vous parlerai brièvement des opinions, conseils et prévisions de quelques maîtres de notre faculté, glanées dans des documents du début du siècle dernier.  Quelques exemples vous montreront que des problèmes d'aujourd'hui les tracassaient déjà et que certains de leurs conseils pourraient  encore être donnés de nos jours.

Lors de la leçon inaugurale de la chaire de médecine interne, en 1911, le Professeur Albert Lemaire" La maladie n'existe pas. Il n'y a que des gens malades. Je suis un clinicien qui s'aide des méthodes de laboratoire et non l'inverse. "  Pour rendre plus pratique l'enseignement de la médecine, il se proposait de désigner chaque semaine 10 étudiants de 3ème doctorat qui l'accompagneraient dans son tour de salle.

L'encombrement de la carrière médicale préoccupait déjà les médecins, en France et en Allemagne, avant 1900.  C'est ainsi qu'en 1894, le gouvernement allemand recommandait aux parents de ne pas conseiller les études de médecine à leurs enfants.  Dès 1924, les médecins belges poussaient des cris d'alarme parce que 300 médecins avaient été promus cette année-là.  Ils ne parviendraient plus à gagner leur vie, car les malades allaient être mutualisés et l'état ne pourrait pas supporter cette charge.  

Le professeur Manille Ide leur répondait qu'il fallait compenser le peu de médecins formés pendant la grande guerre et qu'en outre, il espérait que beaucoup d'entre eux allaient répondre à l'appel du gouvernement et se rendre au Congo qui avait besoin de 3000 médecins.  Il ajoutait que, grâce aux progrès de l'asepsie et de la chirurgie, beaucoup d'interventions chirurgicales pourraient être effectuées à domicile.  Ce n'est que près d'un siècle plus tard que la chirurgie d'un jour confirmerait dans une certaine mesure cette prédiction audacieuse.

Aux médecins "pessimistes et mélancoliques" à la suite de la crise financière de 1929 et qui se lamentaient disant qu'ils seraient bientôt tous ruinés, écrasés par les impôts, le professeur Ide répondait qu'ils devaient patienter et rester optimistes.

Le Professeur Ide, idéaliste, combatif et de bons sens, attaquait en 1913 les journalistes, qui croyant servir une cause, confondent "ce qui leur appartenait avec ce qui revient aux médecins."   Il ajoutait : "Il ne faut jamais juger de nos écrits par ce que les journaux en reproduisent. Nos opinions y sont toujours grandement déformées. N'y écrivons jamais."

Il y a, dans la Revue Médicale de Louvain, de nombreux articles, toujours du professeur Ide, sur l'ivresse au volant, qui n'était pas encore une infraction, sur les thérapeutiques à la mode, sur l'abus des injections intraveineuses, sur la cruauté envers les animaux, sur la gourmandise des médecins, notamment "les grands dîners avec des menus longs comme des tables des matières."  Gustave Verriest, en 1885, proclame que "les familles s'éteignent dans les grandes villes", que le corps s'y épuise et que l'intelligence s'y alourdit.  Nous devenons, dit-il, "assujettis à l'empire des sens."

Un lecteur de la revue en 1929, prédit un bouleversement des techniques de reproduction, "par la mise au point de la parthénogenèse humaine : La jouissance sexuelle, sans but spécial, sera l'égale de la jouissance musicale, artistique, littéraire."

L'enseignement continu a toujours été un souci de notre université.  Dès les années 1910, Manille Ide va mener un combat pour l'organisation de cours de vacances obligatoires.  Après 15 ans de diplôme, tout médecin, généraliste, spécialiste ou professeur, devrait passer un mois de recyclage à l'hôpital.  Il n'y aurait pas d'examen, mais un contrôle des présences.  Il fait appel aux députés médecins (ils étaient 13 en 1912) pour qu'ils présentent une loi dans ce sens au Parlement.  Cet appel restera sans suite et un essai de séjours hospitaliers de formation, pendant les vacances, échouera par manque de volontaires.  Il faudra plus de 75 ans pour que la formation continue des médecins devienne légale.

Les cours de déontologie fourmillent de conseils pratiques dont certains nous paraissent folkloriques, mais d'autres sont toujours applicables de nos jours.

Eugène Hubert (1892) dénonce les défauts des médecins en inventant des personnages, un peu à la manière de La Bruyère.  Le docteur Becclos, dont le mutisme masque la nullité, le docteur Polypharmaque, qui prescrit une débauche de drogues, le docteur Tape à l'œil, qui jette de la poudre aux yeux, le docteur Rapineau qui vient vous voir trois fois par jour pour un coryza, le docteur Finaud qui n'entreprend jamais l'opération de la taille sans un caillou en poche pour le cas où la famille voudrait voir la pierre.  Le docteur Volevite ne prend pas le temps de s'asseoir.  On peut imaginer les défauts des chirurgiens Risquons tout et Grippesou.
Le docteur Didacte explique, argumente, démontre : "Oui, Madame, la matrice en se déplaçant pèse sur la vessie, le gros intestin et les nerfs. De là tous les troubles que vous accusez et, comme l'utérus est lié par d'étroites sympathies aux voies digestives et aux centres nerveux tant cérébro-spinaux que ganglionnaires, de là aussi la dyscrasie du sang et le nervosisme que je suis obligé de combattre par les toniques et l'hydrothérapie."  Ne croirait-on pas entendre le docteur Knock expliquant à la dame en noir "le déplacement de sa colonne de Türck et de son faisceau de Clarke"  ?

Les conseils de Rufin Schockaert (1940) ne sont pas moins précis.
Le médecin qui parle trop en présence de ses malades risque d'oublier ce qu'il a dit et de dire le contraire quelque temps après.
Il ne faut pas exagérer la gravité du cas avec l'intention cachée de pouvoir s'attribuer le succès de la guérison.
La note du chirurgien doit être envoyée le plus tôt possible après la guérison car la mémoire des clients s'estompe et leur reconnaissance s'affaiblit.

En parcourant ces textes du passé, j'ai appris que notre association des médecins de l'UCL allait fêter son centenaire en 2009.  C'est en effet en 1909 que le Professeur Masouin annonce la création de notre association médicale, car jusqu'alors il n'y avait qu'une Association générale des anciens de l'UCL. "  La vieille association ne souffrira pas de l'opération qu'elle va subir, car c'est la transfusion d'un sang nouveau, celui de la spécialité. Nous sommes des schismatiques affectueux et fidèles. "   Nous le sommes toujours.
Et pour terminer ce petit voyage dans notre passé, une phrase du  professeur Masouin qui fleure bon le style de l'époque : " L'union des médecins accroche son berceau aux branches du vieil arbre universitaire qu'un souffle d'allégresse et d'amour fait tressaillir délicieusement. "


René Krémer
Président de l'AMA-UCL 

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