Promotion des médecins du 29 juin 1996

Discours du Professeur R. Krémer, Président de l'AMA-UCL

 

La carrière médicale qui s'ouvre à vous aujourd'hui vous amènera à confronter les notions abstraites apprises à l'Université et la pratique vécue au quotidien, à intégrer les capacités et le jugement, en fait à concilier la science et l'art.

Le serment d'Hippocrate que vous venez de prêter insiste déjà sur cette nécessaire dualité : "Je jure ...que je suivrai dans l'accomplissement de mon art les règles de ce serment selon mes capacités et mon jugement".

Le médecin, parfois encore appelé l'homme de l'art ne doit être ni un pur savant, ni un artiste sans rigueur ni bagage scientifique. Ambroise Paré estimait déjà que la théorie apprise à l'école n'est rien si l'on n'y ajoute le fruit de l'expérience et de la pratique.  Il écrit : "Les pauvres écoliers, lesquels étaient instruits en la théorie, furent refroidis ne voyant ni les moyens, ni la voie pour effectuer et pratiquer la science, les préceptes de laquelle ils avaient appris à l'école".

Comment mieux exprimer le désarroi des jeunes médecins, farcis de notions théoriques et plongés dans la pratique sur le terrain ?  La médecine est faite de science enseignée et d'art d'application et les deux sont en constante évolution, car les maladies elles-mêmes, ainsi que le disait déjà Ambroise Paré, "se diversifient et se renouvellent".  Tout au long de son chemin, le médecin doit trouver la voie entre un empirisme anarchique et un scientisme inhumain.

Pour Hippocrate, le médecin n'est ni prêtre, ni savant : "Lorsqu'il arrive dans une ville ...il doit d'abord définir les conditions du milieu physique, comment l'endroit est disposé par rapport aux vents, aux hivers et aux couchers du soleil. Tout mérite considération : l'examen du visage, la position du corps et les gestes des mains, les sueurs et l'état de la peau ...".

20 siècles plus tard, Montaigne insiste sur la complexité des facteurs - on dirait aujourd'hui des paramètres - impliqués dans l'approche du malade et du diagnostic et se montre sceptique vis-à-vis de la médecine de son siècle : " Le médecin a besoin de trop de pièces, considérations et circonstances pour affecter justement son dessein : il faut qu'il connaisse la complexion du malade, sa température, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensées et ses imaginations... Il faut qu'il se réponde de circonstances externes, de la nature du lieu, conditions de l'air et du temps, assiette des planètes, ...qu'il sache en la maladie les causes, les signes, les affections, les jours critiques... "

Jusqu'au XIXe siècle, la médecine était surtout empirique et il était difficile, comme le dit Montaigne, de "proportionner et de rapporter l'une à l'autre chacune des pièces et d'en engendrer une parfaite symétrie".  Ceci explique les dérives : les remèdes de bonne femme, les pompeux galimatias des médicastres de Molière, les pratiques sulfureuses d'un Paracelse.

La médecine expérimentale prônée et appliquée par Claude Bernard dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans une optique déterministe, tire sa valeur de l'observation favorisée par les vivisections, ainsi que de la critique et de l'hypothèse nécessaires pour grouper les faits, diriger les recherches et coordonner les résultats.  C'est cette méthode qui est à l'origine des progrès, des découvertes et des succès de la médecine tout au long du XXe siècle. Les écueils de cette médecine purement scientifique étaient toutefois prévisibles lorsque Berthelot, dès 1901, ne craignait pas d'affirmer que "la science est aujourd'hui en mesure de revendiquer la direction morale et matérielle des sociétés".

Les progrès de la science médicale ont entraîné chez certains un désintérêt pour l'approche globale du patient et fait prévaloir - inconsciemment sans doute - l'idée que les problèmes de santé pourraient être réglés au coup par coup, à partir de données objectives sans trop tenir compte de l'environnement, du psychisme, de l'état des autres organes, des désirs du patient, de son passé et parfois même de sa qualité de vie.  L'homme n'est bien évidemment pas un agglomérat d'organes que des techniciens spécialisés scrutent, réparent ou remplacent tour à tour.  Et pourtant la médecine est la science des sciences parce qu'elle demande à toutes les sciences quelque contribution.  Elle est aussi un art parce qu'elle exige une invention continuelle : " jamais deux malades ne se ressemblent même s'ils souffrent du même mal " (G. Duhamel.

Face à un problème médical, il y a de nos jours une tendance à demander une multitude d'examens avant même que de réfléchir. Lorsque les résultats nous arrivent, pourquoi ne pas les introduire dans un ordinateur et attendre que cette machine infaillible nous sorte les diagnostics possibles et leur degré de probabilité ?

Loin de moi l'idée d'amoindrir les mérites et l'efficacité des spécialistes qui promènent leurs sondes dans les artères du coeur et les méandres du tube digestif, extirpent calculs et polypes, les chirurgiens qui réparent les coeurs, éradiquent les cancers...

Ce que je veux dire, c'est que ces "frappes chirurgicales" doivent être précédées d'une étude qui tient compte de l'infinie complexité de l'être humain. Il est temps de rendre au médecin généraliste son rôle essentiel de conseiller et de coordinateur, qui appréhende son patient dans l'espace et le temps, tandis que le spécialiste n'en explore habituellement qu'un instantané, en profondeur certes, avec grande précision certes, mais le plus souvent sans la notion de son milieu ni de son évolution dans le temps.

Curieusement, grâce aux éléments pronostiques et à la statistique, le spécialiste suppute mieux l'avenir de son malade qu'il ne connaît son passé.

Nos écoles de médecine doivent s'attacher à rendre à l'art médical la place qu'il a un peu perdue au cours d'un demi siècle de progrès étonnants, mais parfois mal contrôlés : l'art d'inspecter, d'écouter, d'interroger, de réfléchir, de comparer, d'expliquer, de conseiller, de choisir les examens les plus utiles, de concilier qualité, efficacité et coût des moyens de diagnostic et de traitement, sinon les technocrates et les informaticiens aidés de leurs drôles de machines le feront pour nous, avec les effets pervers que l'on peut imaginer.

Le médecin du XXle siècle devra trouver son chemin entre le robot et le guérisseur, entre le mécanicien et le charlatan, en un mot, concilier l'art et la science, et son métier restera le plus beau du monde.

René Krémer
Président de l'AMA-UCL 

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