Promotion des médecins : 24 juin 1995

Discours du Professeur R. Krémer, Président de l'AMA-UCL

 

Vous voilà, chers amis, sevrés de votre vénérable mère l'Université et largués dans le siècle.  Et quel siècle! Une fin de siècle contrastée et violente et un siècle qui se profile, technocratique et dirigiste et qui risque d'être pauvre, c'est-à-dire privé de poésie, de beauté et d'amour. Alors même que nous assistons à l'exploration vertigineuse des infinis évoqués par Pascal, du ciron au virus et des planètes aux galaxies, les ordinateurs gavés de statistiques et de comparaisons ne doivent pas être des maîtres, mais des outils, au mieux des serviteurs.

Dans le domaine des soins de santé, les statisticiens, informaticiens, prévisionnistes et autres futurologues, qui ont l'oreille de nos dirigeants, sont certes animés des meilleures intentions. A partir d'innombrables données chiffrées et de comparaisons à l'infini, ils entendent à la fois améliorer la qualité de la médecine et en diminuer le coût. Le péché de complication ne les effraie pas : ils édictent sans cesse de nouvelles règles, chaque mesure nouvelle visant à corriger les effets pervers de la précédente.

Il est certain qu'une réforme est nécessaire, que la prescription médicale, qu'il s'agisse d'examens ou de traitements, doit être plus responsable, c'est-à-dire prendre en compte à la fois le coût pour la société et le bénéfice pour le malade : l'époque de la surconsommation sauvage est révolue. Le financement sera de plus en plus lié à la performance et non à la prescription.  Ce sera le rôle du médecin de mettre l'accent sur le côté "bénéfice pour le patient" et d'éviter, qu'au nom de l'économie et de l'équilibre budgétaire, la balance ne penche du côté du coût des soins, avec le risque d'une médecine au rabais ou à deux vitesses.

Ce sera aux médecins d'être vigilants et à l'Université d'enseigner l'économie de la santé, c'est-à-dire la notion qualité-prix à tous les niveaux de la pratique médicale.

Espérons que dans les années qui viennent les planificateurs infatigables n'iront pas trop loin, tiendront compte de l'infinie diversité de l'art médical et comprendront qu'il n'est pas toujours possible de traduire en chiffres et en équations les éléments psychologiques, sociaux et familiaux qui font la qualité de la relation médecin-malade.

Comment intégrer dans la qualité médicale le fait que le médecin doit adapter son discours et son traitement à la mentalité du patient, et tenir compte de son angoisse, de son caractère fanfaron ou scrupuleux, de son entourage hyperprotecteur, indifférent ou maladroit ?

Comment négocier des situations difficiles ? Un chien qu'on ne peut laisser seul et qui retarde une hospitalisation urgente ! Un malade au chevet duquel deux femmes se querellent, ce qui vous amène à gérer une situation entre le drame et le vaudeville.

Chaque malade est unique dans ses réactions et son environnement. Nous ne sommes certes plus les guérisseurs d'antan, ni les manieurs de clystère et de lancette, mais ne devenons pas les robots dociles des années 2000, nourris de recettes  toutes faites, digérant complaisamment et appliquant aveuglément les résultats d'études innombrables, parfois contradictoires, étalés dans la médiathèque médicale comme des vérités sans appel.

Notre pratique de la médecine doit rester dominée par les grandes vertus chrétiennes : la foi en l'avenir et en la beauté de ce métier, l'espérance en un monde meilleur dans lequel une médecine surtout préventive serait accessible à tous, une charité sans paternalisme à l'égard d'un prochain à l'échelle planétaire.

Ne soyons pas triomphalistes parce que la longévité s'accroÎt dans nos pays.  Non seulement la qualité de la vie a plus de prix que sa durée, mais aussi quelle importance si nos maisons de retraite se peuplent de personnes du quatrième âge, alors que dans certains pays la mortalité infantile demeure effarante et qu'un continent est menacé par le Sida...

Pensez à ces jeunes confrères qui ont été vos compagnons d'étude et vont retourner dans des contrées où les droits de l'homme ne sont pas respectés, où la civilisation a nom Dallas et Coca Cola, où la misère est immense et la vie humaine fragile.

L'AMA-UCL félicite ses tout jeunes membres et les accueille. Avec la Commission facultaire ECU qui organise l'enseignement continué prodigué par notre Alma Mater, avec Louvain Médical qui est le support écrit de cet enseignement et le journal de la Faculté, l'AMA-UCL se tourne vers les jeunes, les écoute et s'efforce de les aider, qu'ils soient belges ou étrangers, qu'ils se destinent à la médecine générale, à une spécialité ou qu'ils s'orientent vers une de ces voies, qui seront évoquées dans une séance débat consacrée aux carrières médicales, le 10 novembre prochain, au Congrès de la Saint-Luc.

Une rencontre récente avec des étudiants et des jeunes diplômés nous a mieux fait comprendre leurs problèmes. Leurs attentes sont multiples :

  • information sur les choix possibles en fin d'étude
  • parrainages et séminaires de formation
  • information pratique sur la structure des soins de santé, sur les problèmes d'assurance et de fiscalité, sur les différents organismes de médecins, tels l'ordre, les commissions provinciales, les associations locales ...
  • cycles de perfectionnement en langues, informatique ou statistique
  • problèmes de la spécialisation des étudiants étrangers

Voilà un programme immense, mais bien utile... Nous nous reverrons : des choix seront faits.  L'AMA-UCL s'efforcera de répondre à ces attentes et ne perdra pas le contact avec les jeunes promus dont vous êtes, chers amis, la dernière fournée en date.

René Krémer
Président de l'AMA-UCL 

AMA-UCL Association des Médecins Alumni de l'Université catholique de Louvain

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