Numéro 60
Sir Arthur Conan Doyle (1859-1930).
Le flair du détective et les sciences occultes.

     René Krémer
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Insensibly one begins to twist facts to suit theories, instead of theories to suit facts.
A scandal in Bohemia,  1891

Né à Edimbourg dans une famille catholique, Arthur Conan Doyle fit ses études chez les Jésuites et obtint son diplôme de docteur en médecine en 1885.  Sa mère Mary, très cultivée, lui donne le gout de la littérature et lui apprend le français.  Son père Richard était fonctionnaire et dessinateur au tribunal.  Il illustrait également des livres.  Alcoolique et épileptique, il sera placé en asile à la fin de sa vie.

La médecine
Le jeune Conan étudie la médecine à l’Université d’Edimbourg.  Il a choisi la médecine sans vocation véritable, parce que sa famille est dans le besoin, que les médecins sont bien considérés dans la société de l’époque et parce que le métier est lucratif.  Les études le déçoivent : il se plaint de s’être ennuyé pendant des heures à étudier la botanique et la chimie.  La formation pratique lui paraissait insuffisante.
Après un stage en ophtalmologie à Vienne, il pratique cette spécialité pendant quelques années, d’abord avec un collègue dans les environs de Plymouth, ensuite en praticien indépendant à Portsmouth.  Les clients se faisant rares, il passe le temps à écrire de courtes nouvelles.  Il publie une thèse sur les modifications du tonus vasomoteur dans le tabès dorsal. «  An essay upon vasomotor changes in tabes dorsalis »  

Il pratiquait de nombreux sports : football, cricket, bowling, golfe, boxe.  En 1880, encore étudiant, il est engagé comme médecin à bord d’une baleinière, le long des côtes du Groenland.  Comme il a peu de malades à soigner, on lui propose de travailler comme harponneur, mais il refuse, sans doute par crainte du danger, bien que toutes les baleines n’aient pas la taille, ni la combattivité de Mobby Dick. (1)
Il dut néanmoins participer à la chasse, au moins en spectateur puisqu’il faillit perdre la vie en tombant dans l’eau, la glace ayant cédé sous son poids.  Il put se raccrocher à la baleine harponnée, qui flottait.  Après cette expérience, il déclare qu’il est devenu « adulte par 80°de latitude nord ».

Sherlock Holmes
En 1887, il publie « A study in scarlet », la première œuvre qui le fait connaitre et dans laquelle apparait le fameux Sherlock Holmes, un personnage inspiré à Conan Doyle par son professeur de médecine, Joseph Bell (2) : « C’est certainement grâce à vous que j’ai construit le personnage de Sherlock Holmes qui a le talent d’observation et de déduction  que vous m’avez inculqué. ».
Sherlock Holmes est ce qu’on pourrait appeler un détective ou plutôt un conseiller privé dont la méthode est originale :  « Lorsque vous avez exclu l’impossible, ce qui reste, si improbable que cela soit, ne peut être que la vérité. »  Il s’embarrasse peu des moyens, et n’hésite pas à s’introduire dans le domicile des suspects pour faire avancer l’enquête.  Il porte ses propres jugements sur les coupables et ne les dénonce pas à la police, s’il ne l’estime pas utile.  « Je ne suis pas tenu de corriger les défaillances de la police. »

Autodidacte en chimie, il prétend avoir découvert la possibilité d’identifier les taches de sang.  Dans son cerveau, il n’emmagasine que les connaissances qui peuvent lui être utiles, « car le cerveau est une petite mansarde dans laquelle les connaissances qui nous sont utiles doivent être bien rangées. »   Il est nul en littérature, en philosophie et en astronomie, mais très fort en géologie, chimie, criminologie, boxe, épée, ainsi qu’en loi anglaise.

Il habite Bakerstreet n°221, une adresse qui deviendra aussi célèbre que le 19 Berggasse à Vienne (3) ou le 10 Downing street à Londres.  Son ami et collaborateur, le docteur Watson, est le narrateur des exploits de Sherlock.  Il se présente lui-même : médecin diplômé de l’université de Londres, rapatrié de l’armée des Indes pour entérite.  C’est lui qui choisit les affaires les plus dignes d’être publiées.  Devant le succès de ses écrits, Doyle abandonne la médecine et publie les aventures de Sherlock Holmes dans le Strand Magazine, à partir de 1891.

En 1893, Conan Doyle est fatigué de son héros.  « J’ai autre chose à faire », écrit-il, et il décide d’abandonner la série en faisant mourir son personnage, noyé dans les chutes du Reichenbach en Suisse.  Le Strand perd 20.000 lecteurs.  Plus tard, Doyle expliquera que son héros a échappé à la mort, mais est resté caché, se faisant passer pour mort parce qu’il se sentait menacé.  La série reprend d’abord par « The hound of Baskerville » (1902) racontée par Watson après la mort de Holmes, suivi de « The empty house » (1903), dans laquelle Doyle dit avoir vu Holmes lui sourire.

Holmes drogué
Au fur et à mesure des exploits de Sherlock Holmes, on le suspecte de se droguer.  Il passe des journées entières dans son fauteuil sans parler, le regard rêveur et absent.  « Si on ne connaissait pas sa vie exemplaire, on pourrait croire qu’il se drogue. »
Plus tard, Watson est plus explicite : « Holmes  prend la bouteille qui contient de la cocaïne à 7% et une seringue.  Il remplit la seringue, relève sa manche gauche, contemple un instant son poignet et son bras criblé de traces de piqures, enfonce l’aiguille, injecte le produit et s’étend dans son fauteuil en poussant un soupir de bien-être. »

On a reproché à Conan Doyle les mauvaises habitudes de son héros.  Watson va déclarer qu’il tente de déshabituer Holmes et se déclare satisfait qu’il n’utilise plus le « stimulant artificiel » dans les conditions normales, mais il ajoute que « l’ennemi n’est qu’endormi ».

Dans une nouvelle, « L’homme à la lèvre tordue » (The man with the twisted lip)
Watson recherche un de ses malades, disparu de son domicile depuis 15 jours.  Il était devenu opiomane après avoir lu le livre de Thomas De Quincey (4). Watson espère retrouver le disparu dans une fumerie d’opium.  Il y rencontre Sherlock Holmes qui dit « se trouver là dans le cadre d’une enquête, qu’il ne faut pas croire qu’il ajoute l’opium à la cocaïne et que s’il prend une attitude bizarre, c’est pour passer inaperçu ».

Le pamphlétaire
Doyle publie en 1909 « The crime of the Congo », un pamphlet violent contre l’action de Léopold II et de la Belgique au Congo.  Au cours de conférences, il plaide pour que l’on chasse les belges de l’état indépendant du Congo.
Ces opinions sont inspirées par les écrits de E.D.Morel (5), journaliste britannique d’origine française, dont on pense que le but était de rattacher le Congo aux empires britannique et allemand.  Peu avant sa mort, il reconnaitra la mission civilisatrice de la Belgique au Congo..  
La campagne anti Léopold II était également orchestrée par Roger Casement, un nationaliste et révolutionnaire irlandais, qui fut pendu pour haute trahison en 1916.  Avocat occasionnel, Conan Doyle défendit Casement en essayant de le faire passer pour fou.

Par contre, un livre de Conan Doyle est consacré à la guerre des Boers (6), à laquelle il a participé.  Cette guerre a été condamnée par le monde entier, pour les massacres, la politique de la terre brulée et les camps de concentration, où femmes et enfants vivaient dans des conditions inhumaines.  Conan Doyle estime que cette guerre était justifiée, pour défendre le bon droit de la Grande Bretagne, « car l’Empire était menacé ».  On songe à la parabole de la paille et de la poutre (Luc 6/41).

Le spirite
Dès 1881, Conan Doyle montre son intérêt pour le spiritisme et assiste à des conférences sur le sujet.  En 1887, il publie un article dans la revue « The  light » , à propos d’une séance à laquelle il a assisté.  Au cours d’une séance de nécromancie organisée par le professeur Milo de Meyer, Doyle accepte de se faire hypnotiser, mais la tentative échoue.  En 1893, il devient membre de la« British Society for psychological research », dont faisait partie Arthur Balfour  (7).

A partir de 1917, il va écrire des articles, des livres et proclame en public sa foi spirite avec fougue et conviction.  Fortement influencé par les convictions de Swedenborg (8), il se prend d’amitié pour Harry Houdini, le célèbre magicien, qui après avoir cru au spiritisme, considère que les médiums sont des charlatans.

En 1920, il révèle « une communication spirituelle directe, dans le cercle familial avec sa mère et avec son frère mort pendant la Grande Guerre. »
Plusieurs de ses livres ont des titres évocateurs : « Le pays du brouillard  (The land of mist)     « Débrouiller le mystère » (Unlocking the mystery ), «  La venue des fées » (The coming of the fairies, «  L’histoire du spiritisme » (The history of spiritualism), « La frontière de l’inconnu »   (The edge of the unknown )

Conan Doyle est suspecté d’avoir été à l’origine du canular de l’homme de Piltdown (Piltdown man hoax), en prétendant avoir découvert, dans le Sussex, les restes d’un fossile hominidé qui ont trompé le monde scientifique pendant quarante ans, alors qu’il s’agissait  d’un fragment de crâne d’un homme moderne et de la mâchoire inférieure d’un orang-outan et non du chainon manquant.  Conan Doyle aurait voulu, croit-on,  prendre une revanche sur le monde scientifique, qui avait démenti un de ses médium favoris.

La maladie et la mort de Conan Doyle
Il ignorait ou, tout au moins, feignait d’ignorer ses problèmes cardiaques parce qu’il avait d’autres soucis, convaincu que la fin de la vie serait le commencement de la « grande aventure ».  Son fils parle de la mort de son père : « Il souffrait trop  pour pouvoir parler, il respirait difficilement et  prononçait quelques mots dans les moments de lucidité.. Je n’ai jamais connu quelqu’un comme lui qui considérait toute chose comme un jeu »

Il est retrouvé le 7 juillet 1930 se comprimant la poitrine, dans le jardin familial à Crowbourough.  Il meurt peu après.  Ses derniers mots à sa femme : « You are wonderful »

Sur sa tombe, une épitaphe : « Blade straight knight, patriot, physician, man of letters. » (Chevalier à la lame franche, patriote, médecin, homme de lettres)

La chaise vide à l’Albert hall (9)
Cinq jours après le décès de Conan Doyle, sa fille Lady Joan Doyle organise, avec le concours de la « Marylebone spiritualist association » une séance au Royal Albert Hall à Londres.  Ce grand show a réuni, dit-on, près de 6000 personnes.  Les descriptions de cet évènement sont nombreuses dans la presse de l’époque.  Les grandes orgues, des hymnes, tels que « open my eyes », la récitation de versets de la Bible créent l’ambiance.
Estelle Roberts, le medium favori de Conan Doyle, se dit entourée de nombreux esprits : «  Ils me bousculent dit-elle en ondulant du corps ».  Elle recueille ces messages « venus de l’éther », donne des détails sur l’aspect physique des revenants, leur vêtement, leur façon de parler. Ce sont, comme par hasard, les disparus de spectateurs, adeptes du spiritisme.
Enfin, elle voit arriver Conan Doyle, en habit de soirée.  Il s’assied sur une chaise laissée vide et qui le restera pour les spectateurs.  Elle reconnait sa voix.  Il transmet des messages confidentiels destinés à son épouse, couverts pour les spectateurs par le bruit des orgues (pipes)

Curieux homme que Conan Doyle.  Son héros principal fait un travail de détective dans un esprit d’une logique implacable, tandis que lui-même défend avec ardeur des causes douteuses et se lance à corps perdu dans le monde imaginaire des esprits.

  1. Mobby Dick or The white whale.  Herman Melville (1851)
  2. Joseph Bell était particulièrement observateur : il étudiait minutieusement les gens, leur démarche, l’accent, les mains et leurs vêtements et en tirait des conclusions.  Il avait appris à ses élèves à utiliser ce procédé pour mieux connaitre leurs patients, avant même de les avoir interrogés. (Wikipédia)
  3. Il s’agit de l’adresse de la maison et du cabinet de Sigmund Freud.
  4. Thomas de Quincey : Confession d’un opiomane anglais (confession of an english opium-eater). (1822)
  5. E.D.Morel:  Le caoutchouc rouge. Red Rubber (1906)
  6. Conan Doyle.  The great Boer war (1902).  Guerre entre l’armée britannique et des descendants des colons néerlandais, français et allemands (1899-1902) dans deux états, la République sud africaine du Transvaal et l’Etat libre d’Orange.
  7. Arthur Balfour (1848-1930).  Homme politique britannique.  Dans sa fameuse déclaration  de 1917, Balfour suggérait que la Grande Bretagne favorise la création, en Palestine, d’un foyer national pour le peuple juif.
  8. Emmanuel Swedenborg (1688-1772) a ses premières visions à Londres en 1748. Il affirme que le monde spirituel nous enveloppe et que les êtres qui le peuplent, anges ou démons, agissent sur nous.  Il recrute de nombreux adhérents en Grande Bretagne.
  9. Jeffery Deavar.  La chaise vide (The empty chair ) 2003)
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