Numéro 59
Anton Tchekhov (1860-1904).  Bon médecin, grand écrivain et mauvais malade

     René Krémer
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Battu par un père tyrannique, alcoolique et bigot, Tchekhov se décrit lui-même :
« Ce que les écrivains de la noblesse reçoivent gratuitement, par droit de naissance, les roturiers doivent l’acheter au prix de leur jeunesse.  Essayez donc d’écrire l’histoire d’ un jeune homme, fils de serf, ancien boutiquier, chantre à l’église, lycéen, puis étudiant, élevé dans le respect de la hiérarchie et à baiser la main des popes ; il voue un culte aux idées des autres, sait gré de chaque  morceau de pain, reçoit le fouet  plus d’une fois, va donner des leçons en ville sans caoutchouc aux pieds.  Il est contraint, parce qu’il a conscience de n’être rien.  Racontez donc comment ce jeune homme essaie de se libérer, goutte à goutte, de l’esclave qui est en lui.. »  

Il souffrait de la pauvreté « comme d’une rage de dent perpétuelle ».
Dans l’adolescence, à  la suite d’un bain dans une eau glacée, il fait une maladie apparemment grave baptisée « péritonite », au cours de laquelle il est soigné avec dévouement.  Ce serait alors qu’il décide de devenir médecin pour aider ses semblables.

Malgré une importante production littéraire, il continuera à pratiquer la médecine :                                   
« La médecine est ma femme légitime, la littérature est ma maîtresse…  Mes études médicales ont eu une influence importante sur mon activité littéraire : elles ont élargi le champ de mes observations, m’ont enrichi de connaissances dont la valeur ne pouvait être comprise que par un écrivain qui serait lui-même médecin. »   Il ajoute : « Maîtresse et épouse : quand l’une m’ennuie, je couche avec l’autre : c’est peut-être du désordre, mais ce n’est pas monotone. »  C’était effectivement un médecin passionné par son travail.

Théâtre et littérature
Il assistait aux pièces mal jouées dans sa petite ville de Taganrog, au bord de la mer d’Azov et écrivait des saynètes et un journal satyrique à exemplaire unique, que les élèves de son école se repassaient.  Pendant ses études de médecine, il écrira des romans feuilletons, des récits et nouvelles humoristiques à 5 copecks la ligne, résultat de son observation attentive et curieuse des gens qui l’entourent à Moscou ou dans son village natal pendant les vacances.  Il se soumet aux conseils, voire aux exigences des éditeurs et à la censure imposée par le tsar Alexandre III et le Saint Synode.
Tchekhov était atteint de la fureur d’écrire.  Il prenait des notes partout : en voiture, à la pêche, au bain.  De mieux en mieux payé, jusqu’à 12 kopeks la ligne, il s’attache de plus en plus au style et à la qualité de l’histoire.   En fait c’est son activité d’écrivain, de plus en plus connu et apprécié, qui lui permettra de vivre et de soutenir sa famille.

Sakhaline 1890
Dans un but humanitaire, il décide d’aller à Sakhaline pour observer le sort des condamnés, en tant qu’attaché de presse de la revue Temps Nouveaux.  Il  « veut payer sa dette envers la médecine qu’il a mal traitée. »   Au cours de la pénible traversée de la Sibérie, il a des problèmes de santé : toux, fatigue, palpitations : « A tout moment, mon cœur s’arrête et pendant quelques secondes, il ne bat plus. »   Au bagne, c’est l’enfer : jeux, alcool, bagarres…  A son retour, il recueille de l’argent pour envoyer des livres de classe aux malheureux enfants de Sakhaline.  Son rapport,  publié avec trois ans de retard, est scientifique, impitoyable, froid et précis et interpelle les autorités qui vont prendre quelques mesures.

Le médecin
Parmi sa clientèle, il avait beaucoup de pauvres, moujiks, paysans, ouvriers, qu’il ne faisait pas payer, ni pour la visite, ni pour les médicaments qu’il leur apportait, alors qu’il payait le fiacre qu’il empruntait pour aller les voir.  Il projette d’écrire une histoire de la médecine en Russie, puis y renonce après avoir lu une centaine de livres.   En 1892, il est chargé par l’état de prendre des mesures prophylactiques lors d’une épidémie de choléra : il fait construire des bâtiments d’isolement et examine un millier de malades en quelques semaines, tout en ronchonnant :
« Je suis le plus misérable de tous les médecins de la région : mes chevaux et mon équipage sont infectés, je ne connais pas les routes : je ne vois rien la nuit, je me fatigue très vite et surtout je ne puis oublier qu’il me faut écrire.  J’ai bien envie de le faire et de cracher sur le choléra. »

La tuberculose
Curieusement, son attitude vis-à-vis de sa propre maladie est tout à fait illogique.  La première hémoptysie survient à 24 ans, le 7 février 1884 (1) ; il néglige ce symptôme pourtant alarmant : « La cause de mon mal est anodine : c’est un petit vaisseau qui s’est rompu au fond de la gorge. »   L’état général est bon.  Il craint de perdre des malades, mais est néanmoins inquiet tout en cachant sa maladie à son entourage.  « Cela m’inquiète uniquement lorsque je vois le sang coulant de la bouche, quelque chose de sinistre comme dans une lueur d’incendie. »  Par dérision ou défi, il appelle ses chiens bassets Bromure et Quinine.
Mais au fond de lui-même, sa détresse est évidente : « Je n’ai plus envie de vivre : mon âme est comme figée dans un bain glacé. » (1892)  Quand survient une nouvelle hémorragie quatre ans plus tard, il se leurre encore : « Si l’hémorragie que j’ai eue avait été un début de phtisie, il y a longtemps que je serais dans l’autre monde. » 

En 1897, les expectorations sanguinolentes se répètent ; le doute n’est plus permis.  Mais il refuse la confirmation officielle de son mal : «  J’ai peur de me soumettre à l’examen approfondi de mes confrères en médecine.  Ils découvriront tout à coup une sorte de respiration prolongée ou de la matité.  Je pense que le mal vient moins des poumons que de la gorge.  Je n’ai pas de fièvre. »   Il refuse de se soigner et de se faire examiner : « Je suis indifférent à tout ; je continue à végéter, à tousser…  Les traitements et le souci de ma propre santé m’inspirent quelque chose qui ressemble à du dégoût.  Je ne me soignerai pas.  Je veux bien boire des eaux et prendre de la quinine, mais je ne permettrai pas qu’on m’ausculte. »

Il s’éloigne par périodes de la pratique médicale, probablement parce qu’elle l’amène à penser à sa propre maladie et lui fait côtoyer la progression inexorable de la tuberculose : « Les malades m’assomment.  C’est effrayant et dégoûtant. »   Plus tard, il croit la guérison possible : « Nous vivrons en Crimée tant que les bacilles ne m’auront pas quitté. »

Les dernières années sont pénibles, avec une localisation intestinale.  Cette fois, il se fait soigner, mais reste sceptique : « On me fait manger énormément : la nature y répond avec désinvolture. »  Il prend du bismuth et de l’opium.  
Son frère Nicolas, alcoolique, meurt de tuberculose.
En mars 1897, il est hospitalisé pendant près d’un mois à la suite d’une importante hémorragie lors d’un repas.  On lui interdit de parler, il doit se reposer et manger beaucoup...  Tolstoï lui rend visite et lui parle longuement de sa conception de la vie après la mort.
Les médecins diagnostiquent  une tuberculose étendue.  Il faut reconnaître qu’il s’agit d’une évolution inhabituelle avec de longues rémissions, ni fièvre, ni altération apparente de l’état général.
En 1898, on découvre des bacilles, Tchekhov commence à maigrir, mais se reprend à fanfaronner : « Je soigne des paysans, je ne me sens pas malade »   L’hiver 1898 à Yalta, il s’ennuie : « même les bacilles dorment. »

Il restait avant tout médecin : « Mon métier de médecin a élargi mon champ d’observation et me fournit des données scientifiques dont seul un médecin peut apprécier l’importance ».
Il a des périodes dépressives qu’il attribue à son hérédité mongole avec «  pommettes saillantes ».  Il se marie en 1901.  Sur le passeport de sa femme, Olga Knipper, une actrice célèbre,  il  fait mentionner « épouse de médecin ».

Tantôt il se comporte comme un grand malade, tantôt il reprend goût à la vie, écrit, pêche et voyage.  Il va toutefois consulter un grand spécialiste de Moscou.  Les deux poumons sont atteints gravement, surtout le lobe supérieur droit.  On lui recommande le koumys, lait fermenté d’ânesse, de jument ou de chamelle, ou un séjour en Suisse, car Yalta ne lui conviendrait pas.

La cerisaie, son chef d’œuvre, est composée pendant les derniers moments de sa vie, entre les hémorragies, les poussées fébriles, des troubles intestinaux, les accès de toux -  «  respiration soufflante et cœur en déroute » - et les cures d’huile de foie de morue, de créosote et de koumis (cures de 4 bouteilles par jour).  On lui conseille de manger 8 œufs par jour et sa femme lui donne des bains froids.  Il porte en bandoulière un crachoir en forme de gourde.

Il est partagé entre l’ennui et le repos à Yalta et la vie trépidante de Moscou dans le sillage d’Olga.  Il engage en outre des actions humanitaires, par exemple la collecte de fonds pour la construction d’un sanatorium à Yalta, pour le traitement des indigents que la Russie y envoie.  Cet établissement porte toujours son nom.  La situation s’aggrave rapidement : la morphine est ajoutée à son traitement.  Sa dernière parole sera : « Ich sterbe » ( je meurs), en buvant une coupe de champagne, le 2 juillet 1904.

Médecins et malades dans l’œuvre de Tchekhov
Les très nombreux récits et nouvelles donnent un éclairage inestimable sur la société russe de l’époque, ses qualités et surtout ses défauts, que Tchekhov traite avec un humour tantôt tendre, tantôt féroce : corruption, prostitution, antisémitisme.  Mais aussi les mariages d’argent, la passion du clinquant et des décorations, le manque d’hygiène….  Les malades sont nombreux : tuberculeux, diphtériques, déments, goutteux, cancéreux, déprimés par «  l’ennui de vivre » .  Des alcooliques apparaissent dans quasi toutes les œuvres de fictions, comme si la vodka et le kvas (2) étaient les boissons nationales en Russie, comme le thé en Grande Bretagne et le café chez nous.  Tchekhov nous décrit ces éthyliques au visage bouffi et rubicond, aux yeux injectés et aux lèvres pendantes, leurs débordements. « Le premier ennemi intérieur du russe est Bacchus. »
Tchekhov ne parle toutefois guère des méfaits de l’alcool, de la cirrhose, ni des troubles mentaux chroniques.  L’alcool est parfois conseillé comme médicament, comme le cholera traité par la vodka poivrée.  On a l’impression que la plupart des russes sont non seulement alcooliques, mais aussi misogynes, bigots ou agnostiques, parfois les deux.  Les femmes battues, les mariages forcés et l’adultère, font fréquemment partie de l’intrigue.
A la lecture de Tchekhov, les germes de la révolution d’octobre apparaissent nettement, bien que l’auteur ne fasse pas d’appel direct à un changement de régime; la censure tsariste veillait sans doute.  Dans la bouche de ses personnages toutefois, la critique est virulente.  Derrière la critique apparaît l’amour du paysage russe et la pitié pour les pauvres et les moujiks.  Tchekhov n’est pas tendre pour un pays qu’il aime cependant.

Salle n° Six (1892)      
Un médecin d’une salle d’aliénés, dans un hôpital délabré, se prend d’amitié pour un de ses malades, cultivé, mais atteint d’un délire de persécution.  Il finit par être enfermé dans la même salle que son ami, avec lequel il a des conversations pseudo philosophiques, biscornues.  Une commission l’interroge sur ses facultés mentales et le juge dangereux.  On l’enferme.  Il se résigne.  Est-il fou ou pas ?  Il meurt d’une apoplexie.

La typhoïde
Un jeune officier atteint de fièvre typhoïde rentre chez lui pour être soigné par sa sœur.  La maladie est bien décrite : hallucinations, torpeur, fièvre élevée.  Lorsque le jeune homme guéri reprend conscience, il apprend que sa sœur a été contaminée et n’a pas survécu.

Le fugitif (1887)
Un enfant s’enfuit de l’hôpital, effrayé par le voisinage des malades tousseurs, varioleux.

Le jardinier chef (1894)
Un médecin tuberculeux oubliait sa maladie au chevet des malades, les soignait gratuitement et suivait leur cercueil.  C’est un peu le cas de Tchekhov.

L’épouse (1895)
Un médecin tuberculeux est envoyé en traitement dans un sanatorium.  Pendant son absence,
sa femme le trompe et gaspille son argent.

Intrigues (1887)
Tchekhov décrit? dans un hôpital, un groupe de médecins qui va jouer le rôle d’un comité d’éthique ou d’un ordre des médecins local, mais dont l’action est entravée par des intrigues et des groupes de pression.  Les sujets traités sont variés.
Le manque de confraternité : « Quel est l’imbécile qui vous a prescrit de l’opium ? »
Des fautes médicales :
Une perforation de l’œsophage par une sonde.
Une ponction d’un rein flottant pris pour un abcès, avec décès du patient.
Un confrère est de connivence avec un pharmacien dont il a épousé la mère.
Le président de la société est l’amant de la secrétaire de l’association.
Un confrère tente de séduire certaines de ses malades.
Un autre a épousé la fille d’un marchand pour sa dot.
Un autre pratique l’homéopathie.
Ce sont probablement des cas que Tchekhov a connus.

Un désagrément (1887)
Un médecin frappe un infirmier ivre, qui pratique une médecine illégale (ventouses, saignées…) Le comportement du juge est aberrant, mais les choses finissent par s’arranger sans jugement, entre le juge et le médecin, dans une ambiance « chauffée par la vodka. »

La cigale
Un médecin à la fois généraliste et légiste a une épouse cultivée, qui cherche la compagnie de gens célèbres, a une vie mondaine et trompe ouvertement son mari.  Le médecin meurt d’une diphtérie contractée en aspirant dans un tube les végétations d’un enfant atteint du croup.  Son épouse se rend enfin compte que son mari était un savant apprécié.  Cette histoire sera un peu l’histoire de Tchekhov et de sa femme Ogla, actrice célèbre.

Ivanov (1887) (théâtre)
Le docteur Lvov est honnête, entier, sans concession, sans nuance.  Il soigne une phtisique, dont Ivanov, le mari, est volage et alcoolique.  Il a épousé sa femme pour sa dot et se comporte envers elle de manière odieuse.  Lvov refuse de la soigner parce qu’elle n’écoute pas ses conseils, puis veut que le mari change son comportement vis-à-vis de son épouse. « Je suis médecin et j’exige que vous modifiiez votre conduite qui la tue. »  Il va jusqu’à traiter le mari de criminel.  Après la mort de son épouse, Ivanov se remarie et se comporte avec sa nouvelle femme comme avec la première.  Lvov va jusqu’à le provoquer en duel et le pousse au suicide par ses reproches incessants et violents.

La mouette (1895) (théâtre)
Le docteur Dorn n’a qu’un rôle secondaire.  C’est un médecin prétentieux et volage, qui se proclame le meilleur accoucheur de la région.

Oncle Vania (1897) (théâtre)
Lorsque le docteur Michel Astrov est ivre, son discours est révoltant, si l’on applique l’adage « in vino veritas »
« Lorsque je me trouve dans cet état, ,je deviens incroyablement insolent et cynique.  Il n’y a pour moi rien d’impossible.  J’entreprends les opérations les plus difficiles et je les réussis parfaitement ; je fais de vastes projets d’avenir ; je n’ai plus l’impression d’être original et je crois que j’apporte à l’humanité une aide immense.  En ces moments-là, j’ai mon propre système philosophique et vous tous, mes enfants, vous n’êtes plus pour moi que des puces… des microbes »

Le jugement de Pierre Debray sur Tchekov semble juste : « Tchekhov est très humain mais pas humaniste, généreux mais pas socialiste, littérateur, mais pas philosophe, scrupuleux, mais pas engagé : artiste rien qu’artiste. »

  1. Il n’est pas étonnant que des étudiants et des médecins aient contracté la tuberculose à cette époque.  Au cours de mes études, avant la découverte de la streptomycine, nous faisions des stages dans les salles de tuberculeux, la salle des T disait-on pudiquement.  Les stagiaires prélevaient du sang, essentiellement pour la mesure de la vitesse de sédimentation ,qui était considérée comme un test d’évolutivité de la maladie.  Des injections intraveineuses de calcium avaient je ne sais quel effet bénéfique, mais provoquaient chez le patient une forte sensation de chaleur interne et nous permettaient de nous exercer dans l’art de l’injection intraveineuse.  Nous n’étions guère surveillés : une radiographie du thorax et une cutiréaction à la tuberculine, qui finissait par virer chez tous après un certain temps.  Virer sa cuti avec comme seule séquelle une petite calcification pulmonaire était une bonne nouvelle.  Plusieurs d’entre nous ont fait une tuberculose pulmonaire évolutive, ont été soignés au sanatorium universitaire de Leysin et parfois en ont profité pour se spécialiser en pneumologie.
  2. Le kvas ou kwas est une boisson légèrement alcoolisée obtenue par la fermentation du seigle.

Ouvrages consultés :
  • Vie de Tchekhov par Henri Troyat  (1984) Flammarion
  • Docteur Tchekhov (1860-1904) par Pierre Debray (médecine de France n° 81)
  • Ivan Bounine.  Tchekhov.  (1953) traduction Claire Hauchard.  Editions du Rocher 2004
  • Sophie Lafitte.  Tchekhov par lui-même. 1957
  • Tchekhov.  Voyage à Sakhaline (1890-1891)
  • Tchekhov. Œuvres complètes.  3 volumes.  La pléiade.

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